Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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Mon si joli Turkménistan au dictateur si avenant ! (Interview sur le Turkménistan)

Médiapart, 2 février 2010

Tout le monde a cru à une libéralisation et une ouverture après la mort de Niyazov. Qu’en est-il ?

C’est une ouverture qui a avorté. Les médias occidentaux ont largement caricaturé l’importance de la transition, présentée comme une rupture, comparée au passage de Staline à Kroutchev. En réalité, il y a un style et une rhétorique qui sont différents. Mais le culte de la personnalité est le même, certes plus moderne et moins soviétique, et le régime n’a pas changé dans ses fondamentaux. Avant, à la télévision, chaque programme commençait par une photo de Niyazov embrassant le drapeau ; elle a été remplacée par une séquence de « Berdy » faisant un discours à la tribune des Nations unies en septembre 2007. Voilà le changement.
Il faut tout de même rappeler qu’il se fait élire président en février 2007, avec 90% des voix, après avoir présidé la commission électorale chargée d’habiliter les candidats : il avait donc pu choisir ses opposants, de parfaits inconnus ! Depuis trois ans, il a d’ailleurs purgé tous ceux qui l’avaient aidé à accéder au pouvoir, dont le premier d’entre eux, Redjepov, le chef de la garde présidentielle, qui a fini en prison.

Y a-t-il eu des tentatives d’ouverture ou de réformes ?

Quelques-unes. Il a ré-autorisé l’opéra, le cinéma, le cirque, qui étaient interdits. Il a réformé les petites choses curieuses ou caricaturales que Niyazov faisaient, mais qui n’étaient pas l’essentiel de la politique de ce régime. Et l’essentiel n’a pas été réformé. Sauf dans l’éducation, massacrée par Niyazov, où il y a eu une réforme allongeant d’une année la durée de la scolarité obligatoire (dix ans désormais contre douze en Occident). Il a aussi augmenté les salaires des professeurs. Mais cela reste très insuffisant. Pour donner une idée, au moment de l’effondrement de l’URSS, il y avait 40.000 étudiants dans l’enseignement supérieur. Il y en a aujourd’hui 4.000. Or il y a 100.000 diplômés de l’enseignement secondaire : ce qui signifie que 4% d’entre eux seulement feront des études supérieures dans le pays, et ils devront pour cela verser d’importants pots-de-vin.

La répression des opposants ou « dissidents » est-elle toujours aussi brutale que sous Niyazov ?

Il y a davantage de gesticulation parce que le régime est dans une démarche d’ouverture et de séduction à l’international. Niyazov s’en moquait. L’actuel président a développé de nombreuses institutions fantômes pour laisser croire à un processus de construction démocratique.
Dans les faits, cela ne s’est pas amélioré et cela a même empiré dans certains secteurs. Les prisons ne peuvent toujours pas être visitées. La pratique des amnisties, par exemple, est une vaste blague : quatre fois par an, des milliers de prisonniers sont amnistiés, le président voulant ainsi montrer sa clémence et son humanité... En fait, ces amnisties sont un commerce : elles s’achètent, de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Il y a un tarif fixé selon l’importance de la personne et de la peine. De fait, dans ce pays, on va en prison si on a les moyens d’en sortir.

Comment le pays se détache-t-il de l’emprise russe et vers quels partenaires s’ouvre-t-il ?

Il y a toujours le gaz mais avec une différence forte : une volonté de diversification, de sortir du monopole russe. Sous Niyazov, presque tout le gaz était vendu à la Russie (90%) et un petit peu à l’Iran. Depuis 2007, le changement essentiel, comme d’ailleurs dans le reste de l’Asie centrale, est la Chine. Il y a un gazoduc Turkménistan-Chine, fait à la demande de Pékin et réalisé en un temps record : c’est le plus grand gazoduc du monde, 7.000 kilomètres, inauguré en décembre 2009. A terme, d’ici 2012, ce gazoduc doit acheminer 40 milliards de mètres cubes de gaz par an vers la Chine ! Soit plus de la moitié de la production de gaz turkmène. Les Russes, eux, ont
récemment revu à la baisse leur contrat à 30 milliards de mètres cubes. Donc cela, c’est un vrai renversement par rapport à l’ère Niyazov.

Pays frontière avec l’Iran et l’Afghanistan, quel rôle joue-t-il ?

Depuis 1995, c’est un pays qui a le statut de neutralité, reconnu par l’ONU. Ce statut empêche des accords militaires, l’implantation de bases étrangères comme cela a été fait au Kirghizstan, par exemple. Mais il n’empêche pas la coopération avec l’OTAN, qui a lieu depuis 1992 et s’est intensifiée sous Berdymouhamedov. Il y a des choses qui se font mais ne sont pas officielles. Par exemple, des avions américains se posent sur des bases militaires turkmènes. Par ailleurs, ouvertement et fréquemment, il y a des autorisations de survol du territoire, pour des avions français en opération vers l’Afghanistan.

Quel est, selon vous, l’objet de la visite en France ?

Signer des contrats, d’abord. On parlera de l’Afghanistan, etc. Mais l’essentiel, ce sont les contrats et des rendez-vous d’affaires. Il ne s’agit pas seulement de Bouygues, qui a le monopole de fait sur les ouvrages de prestige et les bâtiments symboliques du pouvoir. Le président connaît bien Martin Bouygues. Le groupe français, qui en 16 ans de présence dans le pays a réalisé des travaux d’un montant de plus de deux milliards d’euros, a récemment emporté la rénovation du palais présidentiel (290 millions de dollars) et un hôtel 5 étoiles (250 millions de dollars).
Aujourd’hui, l’enjeu est plutôt de signer des contrats dans le secteur énergétique, gaz et pétrole, dominé par les Russes, les Chinois, les Malaisiens, les Américains et les pays du Golfe. Les Français sont absents dans ce secteur. Et puis il y a cette station touristique d’Avaza, sur les bords de la Caspienne, inaugurée en juillet dernier mais dont la construction doit être achevée et qui a déjà coûté 1,5 milliard de dollars.

Pourquoi ces immenses projets de constructions, dans la capitale et sur les rives de la Caspienne ?

Pour construire l’image, la vitrine du pays. C’est un moyen de recycler les revenus du gaz, certains diront aussi les revenus du trafic de drogue (il y a plus de 700 kilomètres de frontières avec l’Afghanistan). C’est comme cela que le régime dépense son argent et c’est ainsi que le population souffre de l’absence de redistribution. Malgré les richesses générées, il faut rappeler que 25% de la population vit sous le seuil international de pauvreté (1,25$ par jour), qu’il y a 60% de chômage, pas d’allocations pour les chômeurs, que la retraite la plus haute est limitée à 187$ par mois, et les allocations familiales à 10$ par enfant.

Propos recueillis par François Bonnet.