Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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Interview sur le Turkménistan

Streetpress.com, 1er février

C’est un nom difficile à prononcer ou à écrire. Un journaliste qui l’orthographie mal ou le dit mal, il risque quelque chose ?

C’est tout à fait improbable. Ca nous semble à nous, Occidentaux, difficile à orthographier. Mais pour eux, ça ne l’est pas. Ce n’est pas un nom difficile dans le référentiel turkmène. Et son nom est tellement partout qu’il serait curieux de ne pas le mémoriser !

Mais quel genre de problème les journalistes peuvent rencontrer ?

De nombreux problèmes ! Par exemple, en février 2008, un cafard s’était promené sur le bureau pendant le JT. Dès le lendemain, il y a eu une trentaine de personnes licenciées. C’est vous dire le contrôle qu’a le président sur la presse. L’Etat est propriétaire de tous les médias. Il n’y a aucune liberté de presse. La seule agence de presse (TDH) est rattachée à la présidence. L’Etat possède même les moyens d’imprimer le papier.

Alors, on ne voit jamais rien de négatif sur le président ?

Sur place, c’est impossible. A part dans les discussions, mais cela reste très privé car on peut envoyer son voisin en prison juste en dénonçant le fait qu’il ait dit des choses négatives sur le président. Les gens restent méfiants même dans leurs conversations orales. Les seules critiques qu’on trouve sont sur internet, sur les sites de l’opposition en exil, qui sont basés en Russie, en Europe du Nord ou Europe Centrale, mais ils sont bloqués sur place.

Et le travail des journalistes dans tout ça ?

Il n’y a pas de « vrais » journalistes au sens où on l’entend chez nous. Les rédacteurs en chef sont des fonctionnaires que le gouvernement a placés pour contrôler l’information. Et les journalistes, eux-mêmes, ne font qu’un travail de diffusion des informations présidentielles. Ils ne font pas un travail d’enquête. Par ailleurs, selon un décret présidentiel de 2003, il leur suffit de « répandre le doute au sein de la population sur la politique intérieure et extérieur du président » ou « tenter de créer des contradictions entre le peuple et l’Etat » pour que cela soit qualifié de « haute trahison », et punissable de l’emprisonnement à vie. Donc l’autocensure est de règle.

Donc le président serait un dentiste qui fait mal ?

Vous pouvez dire ça comme ça. C’est un chef d’Etat donc il n’est plus dentiste depuis longtemps, mais c’est effectivement ainsi qu’il a commencé. Né en 1957, il a passé un doctorat en médecine, il a été prof à l’université puis nommé ministre de la Santé en 1997. Et vice-président du Conseil des ministres en 2001. Il était l’un des fidèles de l’ancien président Niazov, une espèce rare. Sous Niazov, entre 1992 et 2005, il y a eu 130 ministres licenciés. Cette habitude continue. Berdymouhamedov, lui, a changé cinq fois de ministre du pétrole et du gaz en trois ans. Le président ne conserve que très peu de ministres longtemps, car ceux-là prennent de l’influence, du pouvoir, et savent des choses qu’on voudrait cacher.

Dans votre bouquin, on voit une affiche du président qui semble énorme. Il y a en beaucoup comme ça ?

Il y en a plein. Partout. On ne peut pas marcher dix minutes dans la capitale sans le voir. Il y a des affiches géantes sur tous les grands immeubles, les ministères, il y a des pancartes de ses citations dans la montagne et les villages, il y a des portraits dans les restaurants et les magasins. Ceux qui ne mettent pas le président en valeur sont soupçonnés de ne pas être de bons patriotes et s’exposent à des pressions. Ca ne veut pas dire que tout le monde est réellement endoctriné : ça veut dire qu’on sait qu’il faut jouer le jeu pour ne pas attirer l’attention.

Et les habitants l’aiment ?

Globalement, ils ne l’aiment pas mais le craignent. Au Turkménistan, un habitant sur quatre vit en dessous du seuil international de pauvreté (1,25$ par jour), et il y a environ 60% de chômeurs. Ces gens-là ne peuvent pas vous dire qu’ils aiment le président. Une bonne partie est d’ailleurs nostalgique de l’époque soviétique.

Et le fait que Bernard Kouchner, grand défenseur des droits de l’homme – fondateur de Médecins sans frontières, rencontre Berdymouhamedov, ça symbolise quoi ?

Médecins sans frontières était au Turkménistan depuis 10 ans et a été obligé de partir le mois dernier parce qu’ils n’arrivaient plus à travailler. Le gouvernement leur mettait trop de bâtons dans les roues. Parce que c’est un régime qui, sur des questions de santé comme sur le reste, nie les problèmes. Officiellement, il n’y a aucun cas de sida et la tuberculose est faible. MSF n’était pas du même avis, et cela gênait le gouvernement.

Et malgré ça Kouchner accepte de le rencontrer…

Oui parce que Bernard Kouchner, aujourd’hui, n’est pas un homme d’ONG ou un guerrier de l’humanitaire, contrairement à son image médiatique tenace. C’est un ministre de l’Etat français, lié à un président. Il doit défendre les intérêts de la France. Berdymouhamedov vient signer des contrats avec des entreprises importantes. L’enjeu, pour la France, se trouve dans le secteur énergétique (gaz, pétrole). La France est déjà présente au Turkménistan, mais surtout dans le BTP, avec Bouygues. Aujourd’hui, ce sont des entreprises comme GDF, EDF ou Total qui sont intéressées par le secteur énergétique turkmène.

Vous ne pensez pas que Kouchner – Berdymouhamedov (médecin VS dentiste), ça fait bien pour la photo ?

Ils l’ont déjà faite, la photo, car Bernard Kouchner est venu en avril 2008 au Turkménistan. Ils se sont donc déjà rencontrés et ont déjà parlé médecine. Mais la rencontre importante aujourd’hui, c’est plutôt Sarkozy - Berdymouhamedov.

Il faut en penser du bien de cette rencontre ?

C’est un problème plus complexe qu’il n’en a l’air. On ne peut pas, comme je le vois souvent, l’écarter d’un revers de la main en disant seulement avec un air indigné : « que la France se retire de ces dictatures ! ». Car, si c’est au bien-être des Turkmènes qu’on pense, ça ne l’améliorerait pas. Rompre les liens, ça isole le pays, et l’expérience montre que ça n’aide pas le dictateur à mieux se comporter, au contraire. Un pays qui n’est lié à rien sur la scène internationale sent qu’il peut faire ce qu’il veut chez lui.
Par ailleurs, si les entreprises françaises se retirent demain, elles seront immédiatement remplacées par des entreprises chinoises ou turques, qui souvent ont moins de scrupules, offrent des conditions de travail plus mauvaises et paient moins bien. Pourquoi croyez-vous qu’un jeune Turkmène apprend le français aujourd’hui ? Pas par amour de la « langue de Molière », mais parce qu’il a l’espoir de travailler un jour pour Bouygues. Il faut tenir compte de tous ces aspects quand on juge les relations que nous entretenons avec ces pays. Ce qui n’empêche pas d’utiliser ces leviers commerciaux pour faire pression sur les droits de l’homme.

Propos recueillis par Armelle de Rocquigny.