Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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L’animal et nous, entretien sur l’éthique animale

Le Devoir, 13 juin 2009

1) L’histoire des relations entre les hommes et les bêtes en Occident peut-elle être résumée comme une longue atténuation de la différence entre l’homme et l’animal ?

Oui et non. Il y a bien, d’un côté, atténuation de la différence pour plusieurs raisons. J’en citerai trois. Premièrement, le progrès scientifique. Depuis l’évolutionnisme de Darwin, le développement des sciences animales telles que la zoologie et l’éthologie, et les résultats de la génétique qui permettent d’établir que nous partageons 99% de notre ADN avec le chimpanzé, il est beaucoup plus difficile d’affirmer aujourd’hui que l’homme n’est pas un animal, c’est-à-dire que la différence entre les deux n’est pas de degré mais de nature. Ce que montre la science un peu plus chaque jour est qu’il n’y a pas d’un côté l’homme et de l’autre l’animal, mais seulement un animal humain et des animaux non humains.

Deuxièmement, le progrès « philosophique » si l’on peut dire. Depuis les années 1970, la réflexion sur le statut moral de l’animal, ou l’étude de la responsabilité des hommes à l’égard des animaux, s’est accélérée, surtout dans le monde anglo-saxon, pour se constituer en un domaine de recherche extrêmement riche, donnant lieu aujourd’hui à de nombreuses publications et enseignements dans les universités. C’est ce que l’on nomme « l’éthique animale ». Ces travaux ont permis de remettre en cause, discuter et réévaluer la relation entre l’homme et l’animal, de manière parfois radicale. L’activisme et les médias de masse ont également contribué à en faire un véritable sujet de société. Le simple fait que les médias s’intéressent de plus en plus à cette question, comme le prouve cet entretien lui-même, est le signe d’une évolution – positive à mon avis – dans la relation entre l’homme et l’animal. Aujourd’hui plus qu’hier, la question de leur différence et, surtout, de ce qu’elle implique, se pose.

Troisièmement, la baisse d’influence progressive du christianisme dans nos sociétés. Depuis 2000 ans, la pensée occidentale sur l’animal est dominée par cette conviction chrétienne qu’il y a entre l’homme et l’animal une irréductible différence de nature, puisque le premier est créé à l’image de Dieu, et le second pour l’usage de l’homme. De ce point de vue, la différence n’est pas descriptive, elle est normative, elle n’est pas un constat, mais un jugement : l’homme diffère de l’animal parce qu’il lui est supérieur, leur relation est très hiérarchisée. Ce n’était pas le cas en occident avant l’apparition du christianisme (la réflexion antique sur l’animal est très généreuse et implique chez certains, comme Pythagore, Plutarque ou Porphyre, une défense du végétarisme) et ce n’est toujours pas le cas ailleurs qu’en occident (les conceptions orientales de l’animal, notamment, sont beaucoup plus égalitaristes). Donc, le christianisme a en quelque sorte « figé » la relation entre l’homme et l’animal depuis deux millénaires et sa baisse d’influence actuelle, avec la sécularisation des sociétés, permet de remettre en cause aujourd’hui beaucoup plus facilement qu’hier ce dogme de la différence de nature entre l’homme et l’animal.

Voilà quelques-uns des facteurs susceptibles de justifier l’évolution comme une « atténuation de la différence entre l’homme et l’animal ». D’un autre côté, il faut ajouter quelques nuances à ce tableau trop naïf. Je ne parle pas de ces poches de résistance minoritaires, des créationnistes qui rejettent encore la théorie de l’évolution aux néo-cartésiens qui doutent encore de l’existence même d’une souffrance animale. Ces courants existent, on peut le déplorer, mais ils ne menacent pas la tendance générale. Je veux seulement poser une question : on sait aujourd’hui que l’homme est plus proche de l’animal qu’on ne le pensait, mais que fait-on ? Le temps n’est pas qu’aux découvertes scientifiques et aux développements philosophiques précités, il est aussi celui de l’élevage industriel, de la massification de l’exploitation animale dans tous les domaines, des charniers de poulets et de cochons vivants en période de grippe aviaire ou porcine, et d’une destruction inédite de l’environnement naturel. A quoi sert-il donc de mieux comprendre l’homme et l’animal, si ce n’est pas pour que le premier en tire les conséquences qui s’imposent et change son comportement à l’égard du second ?

2) Quelle est le propre de l’animal et le propre de l’homme alors pour nous aujourd’hui ?

On vous dira que le propre de l’homme est la raison, la parole (langage articulé), la conscience de soi, la spiritualité, la morale, la politique, la fabrication d’outils, les émotions, l’art, l’érotisme, la culture, le rire, etc. Ces critères sont connus, ils n’ont guère évolué depuis des siècles. Ce sont ceux utilisés par l’anthropocentrisme moral commun au christianisme et à l’humanisme pour justifier l’exploitation animale depuis 2000 ans. Ils sont présentés comme des preuves de l’irréductible supériorité de l’homme sur l’animal, qui vaut permission d’exploitation et, souvent, d’abus.

En réalité, ils sont tous discutables, et c’est exactement ce que montrent les sciences animales depuis plusieurs décennies. Les singes, dauphins et éléphants passent le test du miroir qui ferait la preuve d’une conscience de soi et peuvent apprendre un langage articulé. Ni les émotions, ni le sens de la justice, ni l’organisation politique, ni l’érotisme, ni l’humour, ni la culture (sous la forme d’une transmission d’un savoir-faire de génération en génération, y compris chez les oiseaux), ne sont absents du monde animal. La différence n’est donc pas de nature, mais de degré seulement. Le propre de l’homme n’est pas de faire autre chose, mais de faire mieux, plus complexe, plus fort, plus loin. Et encore, il y a des exceptions. Le primatologue japonais Tetsuro Matsuzawa a établi que le chimpanzé a une meilleure mémoire immédiate que l’humain adulte normal.

Le philosophe britannique Bertrand Russell a bien résumé la situation : « Nous pouvons détruire les animaux plus facilement qu’ils ne peuvent nous détruire : c’est la seule base solide de notre prétention de supériorité. Nous valorisons l’art, la science et la littérature, parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les baleines pourraient valoriser le fait de souffler et les ânes pourraient considérer qu’un bon braiment est plus exquis que la musique de Bach. Nous ne pouvons le prouver, sauf par l’exercice de notre pouvoir arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière analyse, dépendent des armes de guerre. »

J’aurais donc tendance à dire que le propre de l’homme est d’être le seul animal à refuser de l’être. Le seul à refouler cette communauté à laquelle il appartient malgré lui, à chaque fois qu’il emploie le mot « animal » pour signifier « animal autre que l’homme », à chaque fois qu’il emploie le mot « bête » pour réaffirmer que cet autre-que-lui est en outre stupide, donc inférieur. Le seul à avoir besoin de se rassurer constamment sur sa fameuse différence, comme si la reconnaissance de ce que nous partageons avec les animaux – dont nous sommes – nous rendait moins humain, alors que c’est tout le contraire.

3) Y a-t-il une différence dans le traitement des animaux de ferme et les animaux de compagnie ? Ou alors pourquoi a-t-on l’impression que les premiers sont souvent encore traités comme des animaux-machines et que les seconds sont plutôt vus comme des semblables, des amis ?

La différence de traitement est évidente : il y a des animaux qui naissent pour mourir pour nous, et d’autres qui naissent pour vivre avec nous. Il y a ceux que l’on tue, et ceux que l’on câline. La plupart de ceux qui se présentent comme des « amis des animaux », qui possèdent de nombreux chiens et chats par exemple, ou sont fascinés par telle ou telle espèce sauvage, mangent tous les jours de la viande d’autres animaux, qu’ils seraient sans doute incapables de tuer eux-mêmes mais qu’ils acceptent de consommer parce que c’est « bon ». Les mêmes s’offusquent que les Chinois, eux, mangent les chiens et les chats que nous tenons, nous, pour nos meilleurs amis.

Cette « schizophrénie morale », qui consiste à caresser les chiens et les chats tout en plantant nos fourchettes dans des vaches et des poulets, porte un nom : spécisme. De la même manière que le racisme est une discrimination selon la race et le sexisme selon le sexe, le spécisme est une discrimination selon l’espèce. Il consiste à assigner différentes valeurs ou droits à des êtres sur la seule base de leur appartenance à une espèce. Les critères utilisés pour distribuer nos préférences sont extrêmement variables. Il peut s’agir de la taille de l’animal (préférence pour la mégafaune), de sa familiarité, qui s’exprime à travers une préférence pour des espèces-symboles (lion, aigle, baleine, etc.) et une distinction entre animaux domestiques et animaux sauvages. Certains vont faire de la domestication un critère de sympathie, d’autres au contraire sont fascinés par les animaux sauvages, qui incarnent la pureté d’une nature virginale. Il y a aussi le critère esthético-affectif, qui semble être le plus courant, et qui distingue des animaux « mignons », comme la plupart des bébés (qui incarnent la fragilité, l’innocence, l’enfance et mobilisent des sentiments affectifs puissants) et d’autres « dégoûtants », ou encore entre des animaux « innocents » (par exemple les biches) et d’autres « dangereux » (féroces, venimeux). Le spécisme se décline selon des motifs extrêmement variés : religieux (vache sacrée), superstitieux (chat noir), culturels, politiques, économiques, etc.

Le spécisme n’est ni universel ni inné, sinon il ne serait pas culturellement variable : il est socialement construit. Et, si nous trouvons tellement naturel de tuer certains animaux et d’en adorer d’autres, c’est que cette discrimination nous est inculquée durant les premières années de notre vie : l’enfant ne fait jamais le « choix » de manger de la viande. On le nourrit de certaines espèces, qui peuvent mourir, et on l’entoure d’autres espèces, envers lesquelles on va au contraire développer l’attachement, comme les animaux de compagnie. La littérature pour enfant est extrêmement intéressante de ce point de vue puisqu’elle distribue les rôles, véhicule des stéréotypes en distinguant les « bons » et les « mauvais » animaux, les sympathiques et les méchants. Elle trompe également les jeunes lecteurs sur le sort véritable des animaux de ferme, en présentant vaches, veaux, cochons en liberté, se roulant dans la paille avec leurs petits, tout sourire et finalement très heureux de finir dans notre assiette. Ces images d’Épinal de la simplicité rurale sont bien loin de la réalité de l’élevage industriel. Les livres ne représentent jamais des animaux de ferme se faire marquer, castrer, débecquer ou abattre. Il n’est pas question du confinement, de la surpopulation, des maladies et des blessures. Si cette violence était assumée, nous ne la dissimulerions pas.

4) Comment jugez-vous certains excès comme les hôtels de luxe pour toutou, la nourriture bio pour les chats, les vêtements griffés pour les deux ?

Ces phénomènes ne sont pas radicalement nouveaux. Ils ont commencé dès lors que nous sommes passés d’un animal « domestique » dont l’usage était surtout utilitaire (le chien, par exemple, utilisé depuis 13 000 ans pour la chasse et la protection) à un animal « de compagnie » dont la fonction était seulement ornementale. Ce déplacement a eu lieu au XVe siècle, avec le retour en Europe des conquistadors impressionnés par les « animaux mascottes » d’Amérique du sud. Rapidement, les dames ont eu leur petit chien à la Cour et, dès le XVIIIe siècle, il y avait des auteurs pour en dénoncer les excès : on s’indignait par exemple que ces animaux décoratifs étaient mieux nourris et mieux soignés que certains humains. Ce débat ne date donc pas d’hier, mais il s’est accentué avec la démocratisation du phénomène des animaux de compagnie au XIXe siècle (on les appelait alors des animaux « de tendresse »), et sa massification au XXe siècle : ils sont plus nombreux, plus présents, et l’on dépense davantage pour eux. Entre l’alimentation, les jeux, les pensions, le toilettage, les assurances, les soins, les concours de beauté, la presse spécialisée, et même l’enterrement ou le clonage, c’est devenu un marché comme un autre, et non le moindre.

Que faut-il en penser ? D’abord, je pense qu’il est important de relativiser : pour un chien en hôtel de luxe, combien sont abandonnés dans la rue, affamés, battus, euthanasiés chaque jour ? Il ne serait pas honnête de réduire la question des animaux de compagnie à ces « excès dans le bon sens » si l’on peut dire, alors que les vrais problèmes sont ailleurs. Il fallait le dire, je réponds maintenant à votre question.

L’animal de compagnie a clairement une fonction narcissique. L’amour des animaux est un amour égoïste. L’animal valorise l’homme, qui est au centre de son attention, de son univers, et qui a sur lui un pouvoir de vie ou de mort, ne serait-ce que par l’alimentation quotidienne. Je suis convaincu que nous n’aimons pas tant l’animal lui-même que sa dépendance à notre égard.
Pour renforcer son contrôle, le maître se construit à travers essentiellement deux comportements : le dressage et le maternage. Le dressage permet à l’homme de satisfaire son besoin d’autorité, en assujetissant et en dominant l’animal, que des spécialistes, des professionnels peuvent même lui livrer « clés en main » comme une voiture prête à être conduite. Le maternage, qui s’exprime à travers une avalanche d’affection, de nourriture excessive (il y a une confusion courante entre affection et nourrissage) et de soins divers revient à considérer l’animal comme une enfant. Il est même créé pour cela : nos animaux de compagnie sont sélectionnés pour conserver des caractères infantiles à la fois dans leur comportement (néoténie) et leur morphologie (pédomorphisation), c’est ce qui nous fait « craquer » puisque c’est ce qui répond à notre besoin de maternage.

L’animal de compagnie n’est autre qu’un animal-miroir, un faire-valoir que nous aimons parce qu’il nous renvoie l’image d’un être supérieur, à la fois pour soi (c’est sa fonction narcissique) et aux yeux des autres (c’est sa fonction ostentatoire). Il y a du vrai dans l’expression « tel chien, tel maître » : on choisit souvent l’animal en fonction de l’image que l’on veut donner de soi. Ceux qui envoient leur chien dans des hôtels de luxe ou les habillent de vêtements griffés ne le font pas pour lui mais pour l’image que cela donne d’eux-mêmes – le premier message étant en l’occurrence que « j’ai suffisamment d’argent pour le faire », le second que « je suis un bon père ou une bonne mère de famille ». Le cas de la nourriture bio, que vous évoquez, me semble différent : s’il est établi que les produits chimiques, conservateurs, stabilisants, pesticides, présentent un risque pour la santé, il ne me semble pas absurde de veiller à réduire leur utilisation pour tout le monde. Les hommes, les animaux, et même l’environnement ne s’en porteront que mieux.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce débat est ce qu’il nous dit de l’évolution de la société dans laquelle nous vivons. Si l’animal de compagnie sert à cela, cela signifie-t-il que la société d’aujourd’hui ne peut plus satisfaire le besoin d’autorité des uns, de maternage des autres, d’affection de tous ? Quels manques, quels besoins, ces comportements tentent-ils de combler et pourquoi les relations sociales ne peuvent-elles plus le faire ? L’institution de l’animal de compagnie est certainement liée à la nostalgie du monde rural – le mode de vie urbain ne permettant plus d’avoir un contact quotidien avec l’animal, que l’on reproduit donc en fabriquant des animaux de compagnie –, à l’isolement social, l’atomisation de la société qui crée des manques affectifs, la société de consommation qui pousse à posséder toujours plus, voire même la dénatalité qui, dans certains cas, peut expliquer l’infantilisation de l’animal.

Il faut aussi penser à l’évolution de la famille : le dressage, surtout populaire chez les hommes, répond peut-être à la disparition de l’autorité paternelle, et le maternage, surtout populaire chez les femmes, à un déficit peut-être causé par l’évolution du travail des femmes au cours du dernier siècle. C’est du moins une hypothèse défendue par certains sociologues, qui vaut d’être considérée. Une dernière piste est celle de l’animal-rédempteur : je parlais tout à l’heure de la schizophrénie morale qui fait notre quotidien et qui, inconsciemment, passe peut-être mal. On pourrait alors imaginer que l’animal de compagnie sert de rédemption face à la culpabilité d’exploiter sans vergogne d’autres animaux : toute cette affection, cette compassion, cet amour que nous déversons sur les uns sert peut-être à nous donner l’illusion de compenser pour le mal que nous faisons aux autres.

Dans tous les cas, que l’animal de commpagnie soit miroir, faire-valoir ou rédempteur, il est un formidable révélateur de l’homme.

5) Avez-vous un animal et quels sont vos rapports avec lui le cas échéant ?

Je ne possède aucun animal, à la fois parce que mon mode de vie ne me le permet pas, que je n’en ressens pas le besoin et que je ne souhaite pas participer au commerce des animaux de compagnie, mais j’en ai toujours eu dans mon enfance – des chattes chartreuses et une chienne labrador qui est toujours dans la maison familiale, à la campagne. J’y suis très attaché mais, comme disait Deleuze, je ne la considère pas comme une animal « familial » et j’ai donc avec elle des rapports aussi « animaux » que possible. Pas d’hôtel de luxe ni de vêtement griffé, mais de longues courses dans la nature au bord de la Loire.