Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jeanbaptiste.jeangenevilmer (at) sciencespo.fr
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"Appel de Montréal : une autre France est possible" (tribune)

Libération, 2 mai 2012, p. 27.

Par un groupe de jeunes chercheurs français basés au Québec

Comme beaucoup de jeunes chercheurs installés à l’étranger, nous suivons de près l’évolution de notre pays et nourrissons à son endroit de grands espoirs mais également de vives inquiétudes que les résultats du premier tour de l’élection présidentielle ont accrues. Vue d’Amérique du Nord - du Canada, d’où nous écrivons -, la France paraît travaillée par la méfiance de tous à l’égard de tous, par une violence dans les rapports sociaux qui a peu d’équivalent dans les autres pays démocratiques et par un populisme xénophobe. Cette situation est en grande partie imputable à l’action de l’actuel résident de l’Elysée.

La France de Sarkozy, pour nous jeunes chercheurs qui avons été accueillis par le Québec, c’est d’abord celle de la circulaire Guéant qui fait fuir les étudiants étrangers diplômés quand les autres pays développés font au contraire tout pour les garder. Non seulement, elle repousse les étudiants étrangers, mais elle est incapable de retenir ses diplômés nationaux. Dans les deux cas, il s’agit d’une faute politique et d’un non-sens économique puisque ce sont les contribuables français qui ont lourdement financé la formation de ces diplômés contraints de quitter la France au terme de leurs études. La concurrence internationale dans l’économie du savoir est particulièrement agressive : en proposant un programme postdoctoral ambitieux, par exemple, le Canada réussit à attirer des diplômés du monde entier et ne fait pas mystère qu’il cherche à les « garder », pour qu’ils apportent durablement leur contribution à la recherche canadienne. L’investissement est extrêmement rentable mais il n’est possible que si l’on fait confiance à la diversité et à la jeunesse.

La France de Sarkozy, c’est celle que les étudiants étrangers préfèrent éviter, même lorsqu’ils ont un rapport privilégié avec notre pays. C’est le cas de très nombreux étudiants africains qui décident de s’établir au Québec parce que, disent-ils, la couleur, le patronyme et l’accent n’y sont pas des obstacles à leur réussite académique ni à leur intégration professionnelle : la confiance de la société d’accueil et un bon emploi, cela vaut tous les discours sur l’intégration.

La France de Sarkozy, c’est celle du repli identitaire et du rejet de la diversité. Le score sans précédent du Front national est le résultat logique de cinq années de populisme et d’une campagne présidentielle focalisée sur des questions « clivantes » mais anecdotiques au regard des enjeux actuels. Vu de l’extérieur, le débat lancé par Marine Le Pen sur la viande halal a été d’une durée et d’une intensité ahurissantes. L’UMP se l’est approprié sans aucun sens de la responsabilité politique, donnant un certificat de moralité républicaine à la xénophobie promue par le Front national. Sensibles à la vie publique française, certains hommes politiques québécois ont cherché à importer ce débat au Québec pour instrumentaliser les passions populaires ; à leur grand dam, leur stratégie n’a trompé personne et la polémique s’est éteinte d’elle-même.

La France de Sarkozy, c’est celle de Marine Le Pen, comme l’ont compris tous les observateurs étrangers, à commencer par ceux du Wall Street Journal qui titrait récemment : « Nicolas Le Pen ». Comme pour leur donner raison, le candidat de l’UMP a déclaré Le Pen « compatible avec la République » et on apprend que 64% de ses électeurs seraient favorables à une alliance avec le Front national [1]. Va-t-on assister à la naissance du plus grand parti d’extrême droite d’Europe ?

Une autre France est possible. Elle est même nécessaire. Le 6 mai, tous ceux qui rejettent l’image grotesque que leur pays renvoie à l’étranger, tous ceux qui, comme nous, désirent le changement, doivent exercer leur responsabilité historique.

Les signataires : Agnès Berthelot-Raffard, Marc-Antoine Dilhac, Paul Le Bas et Morgane Paris Philosophie (université de Montréal) Aude Bandini et Vincent Guillin Philosophie (UQAM) Estelle Carde et Baptiste Godrie Sociologie (université de Montréal) Caroline Cassagnabère et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer Droit et Martin Gibert Philosophie (université McGill) David Koussens Etudes religieuses (université de Sherbrooke).

[1] Baromètre OpinionWay-Fiducial pour « les Echos » et Radio classique, 24 avril 2012.