Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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La France accueille le dictateur du Turkménistan (interview)

L’Express, 1er février 2010

Avec la Corée du Nord de Kim Jong-il, le Turkménistan du président Berdymouhamedov (en visite officielle en France du 1er au 3 février 2010) est l’une des dictatures les plus fermées de la planète. Comment définiriez-vous son système politique ?

C’est un régime présidentiel autoritaire de type sultaniste. Il se distingue par une hyper concentration des pouvoirs impressionnante, un culte de la personnalité débridé et une kleptocratie omniprésente. Toutes les décisions, à tous les niveaux, sont soumises au président qui est également chef du gouvernement (il n’y a pas de premier ministre). Officiellement fondateur et propriétaire de tous les journaux, il nomme directement tous les cadres, des ministres aux juges en passant par le rédacteur en chef d’un journal agricole de province.

Quel autre caractéristique définit ce "sultanisme" ?

C’est un système qui fonctionne sur le mode de la punition-récompense. Une fois nommé, un ministre ne fait en général pas long feu. Les remaniements sont fréquents. Depuis trois ans, le président a par exemple changé cinq fois de ministre du Pétrole et du Gaz ! Simples fusibles, les membres du gouvernement finissent d’ailleurs souvent en prison ou en exil interne. C’est pourquoi être promu ministre représente à la fois une consécration et un danger. Les ministres sont souvent terrifiés, car ils savent que cela va probablement mal se terminer pour eux. Les politiciens charismatiques ou populaires sont les plus exposés : faire de l’ombre au "sultan" est une faute impardonnable.

Le culte de la personnalité est-il comparable à celui de la Roumanie, sous Ceausescu ?

Absolument. Le président Berdymouhamedov (qui a succédé en 2007 à Saparmourat Niyazov) étant le propriétaire de tous les médias écrits et parlés, il y est naturellement omniprésent. Il n’y a strictement aucune liberté de presse, et l’interview, par exemple, consiste en général à faire réciter à l’interviewé un texte glorifiant le président. Ses portraits géants sont partout. Il supprime progressivement les traces du culte de la personnalité de son prédécesseur, mais les remplace par le sien.

La peur est-elle perceptible dans le pays ?

Oui. C’est un sentiment que l’on perçoit dès que l’on pose le pied au Turkménistan. Les rues du centre-ville de la capitale sont désertes. La population est très méfiante. Ils savent que dialoguer avec un étranger peut leur causer des ennuis. Au reste, il existe peu de lieux de rencontres, comme des cafés ou des restaurants. Le tissu social est atomisé. Cela correspond à une stratégie gouvernementale visant à prévenir tout mouvement contestataire qui, de fait, n’existe pas sur place. L’opposition est exilée depuis le début des années 1990 et la plus grande manifestation de l’histoire du pays a réuni moins de 1000 personnes durant une heure en 1995.

Comment se fait-il que Nicolas Sarkozy accueille Berdymouhamedov comme s’il s’agissait d’un chef d’Etat comme les autres ?

Parce que la France et l’Europe ont des intérêts importants dans cette région du monde. L’on peut évidemment s’en indigner. Mais la vraie question est de savoir ce qui se passerait si les entreprises françaises désertaient le Turkménistan. La réponse est simple : elles seraient aussitôt remplacées par d’autres sociétés, chinoises ou turques. Avec un impact sans doute plus négatif sur leurs employés turkmènes en termes de conditions de travail. Bouygues, par exemple, qui est l’un des premiers employeurs du secteur, paie mieux que la moyenne (entre 200 et 300$ par mois environ) et offre des conditions de travail acceptables.

Mais jusqu’où peut-on aller dans la coopération avec le Turkménistan ?

Toute la question est là. On peut trouver normal que le géant français du BTP construise des ministères. Mais que dire quand il s’occupe de la traduction française du Roukhnama, le livre de propagande de Niyazov (le président précédent), équivalent au Petit livre rouge de Mao ou au Livre Vert de Khadafi ? Et que dire lorsque sa filiale TF1 rénove la télévision turkmène ? L’allemand Siemens, pour prendre un autre exemple, fournit à la fois du matériel médical et de renseignement électronique pour les forces de sécurité.
Pour plaire au président et remporter des contrats, les entreprises étrangères ont participé au développement du culte de la personnalité, de la propagande et de l’oppression, en fournissant des moyens. La question n’est donc pas de savoir s’il faut être présent dans ce genre de pays – ne pas y être n’améliorerait pas le sort des Turkmènes – mais de savoir ce qu’on y fait et jusqu’où on peut aller.

Que pèse économiquement la France au Turkménistan ?

Les principaux partenaires du pays sont la Russie, l’Iran, la Turquie et, de plus en plus la Chine. Mais la France, via Bouygues, est numéro un dans le BTP haut de gamme (la Turquie domine, elle, le reste du ce secteur), c’est-à-dire dans les ouvrages de prestige (palais présidentiel, ministères, mosquées, etc.).
La visite à Paris du président Berdymouhamedov est importante pour la France car le Turkménistan, qui possèderait les 4e réserves de gaz au monde, est au centre du grand jeu énergétique en Asie centrale. Nicolas Sarkozy va sans doute essayer de placer des champions hexagonaux comme Gaz de France, EDF, Veolia ou Total. Dans le domaine énergétique sur place, la France a du retard par rapport aux Américains, Chinois, Malaisiens et aux pays du Golfe. Inutile de préciser que le président Sarkozy et les pétroliers français aimeraient que cela change.

Propos recueillis par Axel Gyldèn.