Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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entretien sur Sade

Jibrile, revue critique de littérature et de politique, 6, 2006, 41-42

1. Votre thèse est pour le moins iconoclaste dans le champ des études sadiennes. Pouvez-vous nous dire comment elle a été reçue par la critique et les spécialistes du Divin Marquis ?

C’est un peu tôt pour le dire, car la plupart des comptes rendus restent à venir. Sade moraliste a été bien reçu par la presse, les juristes, les historiens et les philosophes. Quant aux sadiens professionnels, qui sont généralement des professeurs de littérature, on en trouve de deux sortes : des raisonables, qui sont prêts à remettre en cause leurs convictions sitôt qu’on leur présente des arguments dans une démonstration, et des dogmatiques, qui pour rien au monde ne changeraient d’avis, que le titre du livre à lui seul fait hurler et qui s’attacheront soit à l’ignorer soit à l’attaquer. Répartition intéressante, car elle confirme ce que je dénonce. La thèse d’un Sade moraliste relève du bon sens et de la logique la plus élémentaire : le lecteur neuf, non pollué par l’entassement successif des interprétations classiques, qui construisent de toutes pièces un personnage « Sade » forcément immoraliste, sera réceptif à la thèse du livre, parce qu’elle s’adresse à la raison. Les journalistes, les juristes, les historiens, les philosophes et les curieux n’ont pas un territoire à défendre, en tout cas pas celui-ci. Les sadiens professionnels, oui, et c’est bien le problème. Comprenons-nous bien. Je suis très friand d’objections, de réfutations et de désaccords. Tout ce que je demande est qu’on oppose des arguments à des arguments, un raisonnement à un raisonnement, et qu’on montre les points faibles de ma démonstration. Mais que font les dogmatiques ? Ils ne s’attaquent pas à la thèse, à laquelle ils ne croient pas. Car pour eux tout est affaire de croyance. Alors ils dénoncent la forme, le ton provocant, les mots durs, les adjectifs employés, la tournure des phrases. Bref, ils font comme d’habitude : ils se concentrent sur le style, faute de pouvoir répondre au fond.

2. Vous semblez situer Sade dans la tradition des Lumières, plutôt que dans la lignée des purs libertins. Que reste-t-il aujourd’hui, selon vous, de l’héritage de la pensée libertine ? A-t-elle été définitivement diluée dans la société du spectacle ou a-t-elle encore une véritable portée subversive ? Sade n’est-il pas, par défaut, le symbole même de l’échec de ce courant philosophique ?

D’abord, je n’oppose pas le libertinage aux Lumières. Ce n’est pas soit l’un soit l’autre, la disjonction est inclusive, et c’est précisément ce que je tente de montrer. Assurément, Sade est libertin. Mais il est important de ne pas confondre l’homme libertin et les personnages de ses romans, qui sont des libertins-criminels, car il y a entre les deux une différence de nature. Le libertinage n’implique pas le crime, comme l’écrit Sade à sa femme en 1781 : « Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier ». C’est précisément ce que n’ont pas compris tous ceux qui confondent encore l’auteur et les personnages de ses romans. Sade est libertin, mais il appartient aussi à la tradition des Lumières. Notez que la plupart des interprètes ne lui refusent pas cette appartenance, mais ils la rendent incohérente. Ils disent : Sade est un homme des Lumières en tout sauf en morale. Il fait l’apologie du crime, du vice, du mal, et cet immoralisme en fait un anti-Lumières. Je dis : la morale ne fait pas exception. Montrer le moralisme de Sade, c’est-à-dire qu’il n’écrit le crime, le vice et le mal que pour dénoncer celui dont il est la victime emprisonnée, c’est rendre toute sa cohérence à son appartenance aux Lumières. Sade est à la fois un libertin et un philosophe des Lumières, et il l’est complètement. Pour ce qui est de l’actualité de cette pensée, il faut d’abord dire qu’elle est unique et qu’il ne faut donc pas s’attendre à la retrouver aujourd’hui dans un quelconque courant. Mais j’ose croire que le libertinage éclairé de Sade, qui est liberté d’expression (tout dire), de mœurs (tout faire), esprit anti-dogmatique critique en tout, a survécu sous d’autres formes. C’est peut-être même ce qui reste au philosophe aujourd’hui, c’est une attitude, une force qui doit être subversive : étudier l’homme, le montrer dans toute son horreur comme faisait Sade, c’est vouloir le changer.

3. Quelles sont vos réactions à la disparition récente de Maurice Lever, le premier grand biographe de Sade, qui avait d’ailleurs préfacé votre ouvrage ?

Maurice Lever était un ami. J’ai été très attristé d’apprendre sa disparition subite, d’autant plus que je vis maintenant au Canada, que je ne l’avais pas vu depuis un an et que nous devions nous revoir au printemps. Je n’oublierai jamais qu’il m’a reçu chaleureusement et avec une grande ouverture d’esprit, en 2001, alors que je n’étais qu’un étudiant de 22 ans avec une interprétation iconoclaste de Sade. C’est sa formidable biographie, qui non seulement était la première grande mais reste inégalée en terme de précision et de rigueur, qui m’avait mis sur la voie. Il a été l’un des très rares à avoir compris que Sade ne peignait l’homme dans toute son horreur que pour le faire détester, qu’il ne faisait pas l’apologie du crime, bien au contraire, et qu’il était donc un « moraliste ». Et cette conclusion était tirée toute entière d’une connaissance intime de la vie du marquis. Je pense que quiconque connaît Sade aussi bien que Maurice Lever ne peut qu’arriver au même résultat. Il était un historien, qui mettait un point d’honneur à ne pas s’occuper de philosophie. Je lui proposais un point de vue philosophique et juridique sur l’œuvre. Nos approches étaient complémentaires et nos discussions fertiles. Il s’est rendu compte que mon travail confirmait ses intuitions, par une analyse de l’œuvre. Il m’a donc toujours soutenu et encouragé. Ce qu’il faut retenir de Maurice Lever, car son travail reste et doit nous éclairer, est d’abord sa grande rigueur, qui se distingue des bavardages superficiels qui sont fréquents dans les études sadiennes. Rigoureux, précis, infatiguable et endurant, il avait également le bon goût de savoir faire autre chose : il ne faut pas oublier, comme l’ont rappelé tous les journaux, que son œuvre déborde largement le divin marquis. C’est précisément sa grande culture du XVIIIe siècle qui lui a permis d’approcher Sade sans œillères. L’enseignement qu’il nous lègue est celui des Lumières : encyclopédisme et distance critique.

Propos recueillis par Frédéric SAENEN (février 2006)