Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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entretien sur l’éthique animale

Québec Science, novembre 2008, p. 30-31

QS : La considération morale envers les animaux est-elle une préoccupation moderne ?
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer
. Loin de là. C’est au contraire une question millénaire. Dans le code d’Hammourabi des Babyloniens, on interdisait de maltraiter les bœufs de trait. Dans l’Antiquité, le végétarisme était très répandu et défendu par plusieurs philosophes. Pythagore le prônait parce qu’il croyait en la réincarnation : il ne fallait pas maltraiter les animaux parce qu’ils pouvaient héberger l’âme d’un proche. Plutarque quant à lui condamne l’alimentation carnée en critiquant la disproportion du tort causé (la mort de l’animal) par rapport au bien visé (le plaisir culinaire), préfigurant des préoccupations modernes.
Au Moyen-âge, le christianisme introduit une stricte hiérarchie entre l’homme et l’animal : Dieu a créé l’animal comme un outil au service de l’homme. Saint-Thomas d’Aquin insiste sur la différence de nature entre l’homme et l’animal, dont l’âme n’est pas éternelle. Ce qui n’empêche pas les animaux d’être soumis à la justice des hommes. C’est la grande époque des procès d’animaux. Certains ont lieu devant la justice civile : les bêtes reconnues coupables d’homicides sont généralement condamnées à être étranglées, pendues par les pattes arrière, parfois déguisées en homme. Il y a les excommunications d’espèces nuisibles et dans certains cas, de leur propriétaire. Ainsi, en 1233, le pape Grégoire IX promit d’excommunier tous les détenteurs de chats noirs. Enfin, il y a les procès d’animaux ayant eu des relations sexuelles avec un homme (bestialité). Dans ce dernier cas, l’homme et l’animal sont brûlés ensemble.
Mais c’est Rousseau le premier qui au siècle des Lumières, exprimera cette thèse promise à une belle prospérité : l’homme a une responsabilité eu égard à la souffrance de l’animal.

Les animaux ont-ils des droits ?
Il faut distinguer LE droit des animaux, qui renvoie à leur statut juridique, et LES droits des animaux, qui sont en fait des droits moraux. Pour ce qui est du statut juridique, la loi de la plupart des pays occidentaux condamne les violences à l’égard des animaux.
Mais c’est au législateur de définir la maltraitance, et de déterminer comment il faut punir la cruauté envers les animaux. Pour qu’il y ait délit, il faut d’abord un plaignant, c’est-à-dire, dans ce cas-ci, un humain qui observe et qui dénonce.
Par ailleurs, ces lois ne s’appliquent qu’aux bêtes dont l’homme est propriétaire : les animaux d’élevage, de recherche, de compagnie et de consommation. La violence contre les animaux sauvages n’est pas punie, car en regard de la loi, ce sont des Res nullius, des choses sans maître. Comme ils n’appartiennent à personne, on n’a pas de responsabilité envers eux.
Il y a bien la loi sur les espèces en danger, mais elle protège l’espèce, pas l’individu qu’on va torturer ou tuer. En l’occurrence, ce n’est pas la souffrance de l’animal qui pose problème mais la disparition de l’espèce.
Et même en ce qui concerne les animaux dont on est propriétaire, il y a des exceptions arbitraires aux lois contre la maltraitance. En France, par exemple, on permet la torture publique des taureaux à condition qu’elle soit faite dans un cadre traditionnel et folklorique qu’on appelle la corrida. Le gavage des oies n’est pas non plus considéré comme de la maltraitance.

Faut-il condamner toute utilisation de l’animal par l’homme ?
Au sein de l’éthique animale, il y a plusieurs courants. Les déontologistes rejettent toute utilisation de l’animal par l’homme ; ils sont en général végétariens et certains sont même contre la détention d’animaux de compagnie. Quant à moi, je m’identifie à un courant que l’on nomme l’utilitarisme qui, tout en voulant améliorer le sort des animaux, considère qu’il peut y avoir des cas où leur utilisation par l’homme, voire très rarement, leur souffrance, peut être justifiée. Les utilitaristes font par exemple la distinction entre l’expérimentation médicale sérieuse et l’utilisation des animaux de laboratoire dans l’industrie cosmétique.
Ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a rien dans ce qui nous distingue des animaux qui puisse justifier qu’on les fasse souffrir gratuitement, pour notre divertissement ou pour notre plaisir.
Par ailleurs, je considère qu’il faut protéger les animaux selon leurs caractéristiques propres. Ainsi, je pense que la poule doit avoir la place d’étendre ses ailes et même de voler un peu, simplement parce qu’elle a des ailes. De la même manière, j’aurais tendance à dire que le singe a le droit de ne pas souffrir psychiquement du seul fait qu’il a cette capacité.