Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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Interview sur la corrida

La Provence, 10 septembre 2010, p. 3.

-Comment avez-vous découvert la corrida ?

Je suis originaire d’Orléans, où planter des lames dans un bovin est considéré comme un « sévice grave et un acte de cruauté » (art. 521-1 du code pénal). Personne ne m’a appris à aimer ce spectacle. Je suppose que cela permet de développer un esprit critique, et de trouver curieux, plus tard, que ce qui est interdit à Orléans au nom de la sensibilité de l’animal soit autorisé à Arles. C’est très contre-intuitif, pour un enfant et même pour un adulte : s’il est mal de battre un chien à Lille, il est mal de le faire à Toulouse, ou au Maroc. La moralité d’un acte ne dépend pas de son degré de latitude mais de ses conséquences.

-Si vous aviez un seul argument à faire valoir contre la corrida, lequel ce serait ?

Que c’est une « exception » qui n’est justifiée par rien et qui n’a donc aucune raison d’être. La corrida est interdite partout en France, sauf comme le dit la loi « lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée ». Elle est interdite partout en France pour une bonne raison, qui est qu’elle est considérée comme un « sévice grave ou un acte de cruauté ». Or, cette raison ne disparaît pas comme par magie dans les endroits où la corrida est considérée comme une tradition. Ce n’est pas parce que vous avez l’habitude d’être cruel que, du coup, vous ne l’êtes plus ! Wolff vous dira que ce n’est pas la tradition en elle-même qui légitime la corrida, mais ses conséquences : le fait qu’elle aurait forgé « une culture et une sensibilité particulières », qu’elle serait « perçue » différemment à Arles et considérée comme « inséparable d’une identité régionale ». C’est le fond du problème, et il existe un moyen simple d’en avoir le cœur net : organisons des référendums locaux dans ces régions. Pourquoi n’avons-nous pas le courage démocratique des Catalans ?

-Etant donné la violence de nos sociétés actuelles, ne pensez-vous pas qu’il y a d’autres combats plus importants à mener que celui de l’abolition de la corrida ?

Le problème est qu’il y a toujours des combats plus importants à mener que ceux que l’on mène. C’est présupposer une contradiction qui dans les faits n’existe pas : s’occuper du bien-être des taureaux empêche-t-il de prendre soin des hommes ?