| Jean-Baptiste Jeangène Vilmer | jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu |
TURKMÉNISTAN - La population n’a pas profité de la prise de pouvoir de Berdymouhamedov en 2007. Elle reste soumise au culte de la personnalité et aux violations des droits de l’homme, témoigne J.-B. Jeangène Vilmer.
Au Turkménistan, mieux vaut ne pas irriter le président Gourbangouly Berdymouhamedov. Les habitants comprennent alors vite leur douleur. Non pas parce que ce dictateur est dentiste de formation. Mais il sévit au moindre faux pas qui peut froisser l’image du pays. Quand un cafard inoffensif se balade en 2008 sur la table de présentation du journal télévisé national, le président fait sauter 30 postes à la première chaîne publique. Berdymouhamedov n’aime pas les bêtisiers.Si le ridicule tuait, le président aurait pourtant déjà eu son enterrement. En grande pompe bien évidemment. En terme de culte de la personnalité et de tyrannie, il n’a rien à envier à son prédécesseur, l’omnipotent et délirant Saparmourat Niyazov, décédé en 2006.« La capitale Achkhabad est un Disneyland stalinien, un mélange de carton-pâte avec d’immenses immeubles, des hôtels de luxe, des portraits géants de Berdymouhamedov partout et des rues vides. Le pouvoir mène une politique de poudre aux yeux pour masquer une misère sociale et des violations quotidiennes des droits de l’homme », confie Jean-Baptiste Jeangène Vilmer qui témoigne par le texte et la photo la photo et le texte dans « Turkménistan », sorti en librairie fin 2009. Agé de 31 ans, ce philosophe, politologue et juriste français a séjourné deux fois dans ce pays entre 2007 et 2009, en poste à l’ambassade de France.
En prenant le pouvoir en 2007, le président Berdymouhamedov avait fait espérer des réformes. Qu’en est-il trois ans après ? J.-B. Jeangène Vilmer : Les médias occidentaux y ont d’abord cru, caricaturant ce qu’ils voyaient comme une rupture après Niyazov. Mais il n’y a eu aucune ouverture significative sur le plan interne, malgré quelques réformes, cosmétiques en matière d’éducation, de santé et de protection sociale notamment. Il y a eu des ouvertures vers l’extérieur : il est ainsi plus facile pour les entreprises étrangères de faire affaires au Turkménistan. Mais en terme de liberté, rien n’a changé.
Mais les spectacles sont à nouveau autorisés après dix ans d’interdiction... Ouvrir les cinémas, ce n’est pas ouvrir le pays. Il n’y a que des films patriotiques ou de Bollywood : des films inoffensifs. Et la plupart des salles sont encore en construction.
Et l’internet pour tous promis par le président ? On ne trouve qu’une quinzaine de cafés internet dans le pays depuis février 2007. On peut avoir internet à domicile depuis 2008. Mais dans tous les cas internet est très surveillé et il y a une cinquantaine de sites bloqués. Peu d’avancées donc. La situation a même empiré dans d’autres domaines.
Un exemple ? Il n’y a plus d’ONG internationales dans ce pays. C’est une situation unique au monde. La dernière en place, Médecins sans frontières, est partie en décembre 2009 car elle estimait qu’elle n’arrivait plus à faire son travail. On ne peut pas mener une campagne de lutte contre la tuberculose ou le sida, quand le gouvernement nie l’existence de ces maladies dans le pays.
Les habitants n’ont donc pas gagné au change avec le nouveau président... Une grande partie de la population ne voit pas vraiment la différence en terme d’impact sur leur vie quotidienne, et c’est surtout ça qui les préoccupe. Un quart vit en dessous du seuil de pauvreté (1,25 dollar par jour). Le salaire moyen est de 200 dollars. Il y a 60% de chômage et un fossé entre les grandes villes et les campagnes. C’est un pays qui n’est pas très pauvre puisqu’il possède les quatrièmes réserves de gaz au monde. Mais les habitants ne tirent aucun bénéfice de ces revenus.
Et profitent-ils de la politique de grands travaux ? Non. Ce ne sont pas des infrastructures essentielles. Le président consacre cette année à sa mégalomanie architecturale 12 milliards de dollars. Pour l’essentiel des bâtiments de prestige qui visent à faire de la capitale une vitrine et qui participent au culte de la personnalité du président. Un culte moins soviétique, moins irrationnel, mais toujours aussi fort. Berdymouhamedov fait disparaître peu à peu les traces de Niyazov (livres, représentations...). Il veut ainsi asseoir son propre pouvoir.
Cette dictature n’empêche pas les présidents occidentaux d’accueillir à bras ouverts le dictateur, comme Sarkozy en février dernier... Le Turkménistan est courtisé pour des raisons géostratégiques et surtout économiques. Le Turkménistan exporte son gaz vers la Russie, la Chine et l’Iran. L’Europe veut aussi en profiter pour ne plus dépendre des Russes.
Et le secteur de la construction ? Le français Bouygues tient 99% du marché de la construction du haut de gamme (ministères, mosquées...). Le moyen de gamme est contrôlé par les Turcs. Faire des affaires avec une dictature n’est jamais simple en terme d’image et certains reprochent à Bouygues d’être au Turkménistan. Il faut rappeler que sa filiale TF1 a rénové la télé turkmène dans les années 1990, fournissant ainsi des moyens à la propagande.
Jusqu’où peut-on coopérer avec cette dictature ? Jusqu’au point où la coopération implique une participation à l’oppression et nuit à la population. Ces entreprises étrangères ont un rôle qui peut être ambivalent, apportant d’un côté certains avantages à la population mais risquant, de l’autre, de renforcer la dictature. Bouygues a par exemple traduit en français le Roukhnama, le livre de propagande de Niyazov, pour plaire au président et remporter des contrats.
Les entreprises étrangères ne devraient-elles pas ignorer ce pays ? Non. Si les entreprises étrangères partaient, les Turkmènes en pâtiraient. Bouygues est l’un des employeurs les plus importants, qui paie mieux que la moyenne et offre des conditions de travail plutôt satisfaisantes. Si cette entreprise française partait, elle serait immédiatement remplacée par d’autres, turques, chinoises, qui auront moins de scrupules et travailleront sans conditions. Par ailleurs, quitter le pays, réduire les liens, revient à l’isoler davantage, et à n’avoir plus aucun levier sur le président.