| Jean-Baptiste Jeangène Vilmer | jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu |
> Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, vous êtes docteur en études politiques et en philosophie, chercheur à l’ENS Ulm et vous avez travaillé, entre 2007 et 2009, à l’ambassade de France à Achgabat. Cette expérience vous a permis de découvrir ce pays d’Asie centrale et de publier, en décembre 2009, un ouvrage, mêlant photos et textes, consacré au Turkménistan. Quelles sont les circonstances qui vous ont conduit au Turkménistan ?
J’ai été contacté par l’ambassade de France à Achgabat, après avoir postulé pour enseigner la politique étrangère française à Bichkek. J’ai répondu favorablement en raison de mon attraction pour la région et surtout, parce que j’étais intrigué par ce pays très fermé et méconnu de la plupart des Occidentaux. Des cinq États d’Asie centrale ex-soviétiques, le Turkménistan est celui dans lequel il est le plus difficile de se rendre et j’ai vu là une opportunité exceptionnelle pour découvrir ce pays, son histoire et son peuple. Jusqu’alors, je connaissais surtout le Turkménistan à travers les frasques et les fantaisies du président Niyazov relayées avec une certaine ironie par les médias occidentaux. Mon expérience sur place m’a permis de découvrir la réalité du Turkménistan post-Niyazov et d’observer les changements promis par le président Berdymouhamedov.
> Ces changements ont-ils été au rendez-vous ?
À la mort de Niyazov, les médias occidentaux ont beaucoup glosé sur le thème du changement et considérablement mis en avant la personne du nouveau président. Le point de vue développé durant les deux premières années de présidence Berdymouhamedov était ainsi assez naïf de la part des médias et cela a quelque peu évolué depuis. Pour autant, j’ai pu observer que certains changements ont eu lieu et il serait malhonnête de dépeindre Berdymouhamedov comme une copie de Niyazov. Berdymouhamedov apparaît ainsi moins fantaisiste que Niyazov dans son style de gouvernance et le nouveau pouvoir a contribué à détendre l’atmosphère diplomatique dans la région. Berdymouhamedov a ainsi renoué avec l’Ouzbékistan et l’Azerbaïdjan, deux pays dont les relations étaient exécrables avec le Turkménistan à l’époque de Niyazov. Par ailleurs, l’ouverture est manifeste dans le domaine économique avec l’afflux depuis 2007 de capitaux étrangers vers le Turkménistan. Cela dit, la situation demeure difficile pour le peuple turkmène et l’ouverture promise par Berdymouhamedov est davantage réelle sur le plan de la politique étrangère que sur celui des libertés publiques. Les médias sont toujours autant contrôlés par le pouvoir qu’à l’époque de Niyazov, la corruption y reste extrêmement enracinée, le taux de chômage demeure très élevé. Pour l’essentiel, les problèmes endémiques de l’époque de Niyazov demeurent sous Berdymouhamedov en dépit des signaux symboliques envoyés par Achgabat.
> Depuis l’indépendance, le pays s’est également singularisé dans sa volonté de recréation d’une identité nationale par une politique de re-turkménisation de la société faite au détriment des minorités. La situation a-t-elle évolué depuis la prise du pouvoir de Berdymouhamedov et a-t-elle eu des conséquences géopolitiques dans les relations diplomatiques du Turkménistan avec ses voisins ?
Il ne faut pas ici parler de « re-turkménisation » mais simplement de « turkménisation », le sentiment d’identité nationale étant un élément nouveau sur ce territoire qui, avant l’invasion russe au XIXe siècle, n’était pas un « pays » à proprement parler mais un ensemble de tribus. C’est la domination russe, puis soviétique, qui a véritablement créé le Turkménistan dans ses frontières actuelles. À partir de l’indépendance, la volonté de se débarrasser de l’héritage soviétique a poussé le pouvoir à développer une politique de turkménisation de la société. Cela est passé par une dérussification, qui s’est manifestée par la fermeture des écoles, des centres culturels et des journaux russophones, ainsi que par l’abandon de la double-nationalité. La communauté russe, qui représentait près de 20% de la population dans les années 1980, a donc été la première frappée par cette politique de turkménisation et une partie a choisi l’exil, vers la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan pour l’essentiel. Il existe par ailleurs toute une série de tensions réelles entre les Turkmènes et les Russes du pays qui se retrouvent dans la situation inconfortable d’anciens maîtres devenus aujourd’hui citoyens de seconde zone.
> Est-ce que cette situation a eu un impact négatif sur les relations bilatérales avec la Russie ?
Pas vraiment. La turkménisation a eu des impacts au niveau intérieur mais pas réellement au niveau international en ce qui concerne la relation russo-turkmène. La Russie demeure le premier partenaire commercial du Turkménistan et le sort des minorités russophones n’émeut pas outre mesure le Kremlin aujourd’hui. Pour autant, le poids commercial de la Russie a considérablement baissé depuis 1997 en raison de l’ouverture de voies d’acheminement du gaz turkmène vers l’Iran, puis, depuis 2009 vers la Chine. On observe ainsi un rééquilibrage des partenariats au profit de l’Iran et de la Chine sans relation avec une quelconque volonté de Moscou de sanctionner le Turkménistan pour la discrimination subie par ses populations russophones. En Asie centrale, comme ailleurs, « business is business » et la Russie n’aurait aucun intérêt à prendre ombrage des conséquences de la turkménisation sur la minorité russophone, laquelle se sent clairement abandonnée par la mère patrie au nom des intérêts gaziers. En revanche, l’entrée en jeu de la Chine est de nature à perturber durablement les intérêts russes dans la région et constitue un véritable problème pour Moscou qui continue de considérer l’Asie centrale comme son pré-carré.
> D’autre part, la turkménisation a-t-elle contribué a ouvrir le pays à d’autres partenaires, la Turquie notamment, par le jeu de l’exaltation de l’identité turcique du Turkménistan ?
L’entrée en jeu de la Turquie est effectivement directement liée à cette politique de turkménisation, de même que celle d’autres partenaires d’Asie centrale. À l’époque soviétique, le Turkménistan n’entretenait pas de relation particulière avec la Turquie ou avec les autres pays d’Asie centrale en raison d’une volonté de Moscou d’isoler les différentes républiques soviétiques entre elles et vis-à-vis du reste du monde. Depuis l’indépendance, la reconnaissance de l’identité turcique a eu pour effet un réel accroissement des relations commerciales et diplomatiques avec la Turquie et les autres pays d’Asie centrale. Dans les années 1990, les relations privilégiées entre Achgabat et Ankara ont débouché sur de nombreux partenariats. La réforme de l’alphabet a été ainsi faite en collaboration avec la Turquie, tout le système bancaire a été réformé et refondé grâce à la coopération turco-turkmène et de nombreuses sociétés turques ont obtenu une place de choix au Turkménistan, notamment dans le bâtiment. Par ailleurs, alors que toutes les écoles russes ont été successivement fermées, une vingtaine d’école turques ont ouvert dans le pays au cours des dernières années. Depuis l’indépendance, on peut considérer que le pays a trois partenaires naturels ou privilégiés : la Russie, pour des raisons historiques, l’Iran, pour des raisons géographiques et la Turquie, pour des raisons culturelles. La nouveauté depuis quelques années est, comme ailleurs en Asie centrale – et même au delà, en Afrique notamment – l’entrée en jeu de la Chine pour des raisons essentiellement économiques.
> Depuis l’indépendance et la mise en œuvre de la politique de turkménisation, une autre minorité subit d’importantes discriminations, celle des Ouzbeks du Turkménistan. Cette situation crée-t-elle des tensions entre Achgabat et Tachkent ?
Le sort des Ouzbeks est assez différent de celui des Russes au Turkménistan et les conséquences de la turkménisation sont de nature à perturber fortement la relation entre les deux pays, notamment à la frontière turkméno-ouzbek au nord qui est peuplée majoritairement d’Ouzbeks. Niyazov a ainsi conduit une politique très agressive à l’égard de la minorité ouzbek pour ne pas prendre le risque d’une tendance sécessionniste de la province de Dachogouz. Ce risque réel ou théorique d’irrédentisme ouzbek au nord a conduit Niyazov à fermer la frontière avec l’Ouzbékistan et à faire déplacer plusieurs familles ouzbeks vers d’autres régions du pays afin de casser l’homogénéité ethnique de certaines provinces. Les rapports entre Niyazov et son homologue ouzbek Islam Karimov sont demeurés exécrables en raison de cette politique à l’encontre des Ouzbeks du Turkménistan et d’autres points de tension, notamment concernant la gestion des eaux du fleuve Amou Daria. Depuis l’arrivée au pouvoir de Berdymouhamedov, on observe une certaine détente entre les deux pays dont les relations sont en voie de normalisation.
> Quelle a été la place de l’Islam dans la redéfinition de l’identité turkmène ?
La redéfinition de l’identité turkmène, après plus d’un siècle de domination russe et soviétique, passait nécessairement à l’indépendance par une réaffirmation de l’identité islamique du pays. En 1989, il ne restait plus que quatre mosquées sur le territoire du Turkménistan qui en comptait des centaines auparavant. Niyazov a donc appuyé la construction de nouveaux lieux de cultes, notamment avec le concours de sociétés occidentales comme Bouygues, et on en dénombrait 223 en 1999. Cela dit, cette renaissance de l’islam au Turkménistan est apparue avant tout comme un instrument politique au service du pouvoir de Niyazov. Comme ailleurs en Asie centrale, l’islam a été « nationalisé » et fortement contrôlé par l’État. La pratique religieuse demeure marginale et malgré l’explosion de leur nombre, les mosquées restent vides la plupart du temps. Ce contrôle exercé sur la religion fait en sorte que la renaissance de l’islam ne permette pas l’émergence d’un contre-pouvoir de nature à déstabiliser l’hégémonie présidentielle. Il a d’ailleurs été renforcé à la fin des années 90, lorsque Niyazov préparait son livre sacré, le Roukhnama, qui lui donnait une dimension mystique, quasi religieuse. La « religion » turkmène a toujours été un syncrétisme, un mélange distinct d’islam, de droit coutumier préislamique (adat), de zoroastrisme et de croyances folkloriques anciennes. Dans les années 2000, s’est ajouté le Roukhnama.
> En plus de cette fonction « identitaire » et politique, le revival de l’islam avait-t-il, pour Niyazov, une fonction géopolitique permettant un rapprochement avec les pays musulmans ?
D’une certaine manière, la renaissance de l’identité islamique a permis au Turkménistan de sortir de son isolement de l’époque soviétique. Ainsi, le pays a adhéré à l’Organisation de la Conférence islamique dès 1992 et a pu recréer par ce biais des solidarités avec ses voisins, qu’il soient sunnites ou chiites.