Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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entretien sur l’éthique animale

Image & Nature, septembre-octobre 2008, n. 16, p. 24-25

Vous dites avoir écrit ce livre pour faire connaître la discipline de “l’éthique animale” très peu répandue en France. Qu’est ce qui explique que ce pays soit en retard sur les questions d’éthique animale ? “la façon dont les nations s’occupent des animaux reflète avec exactitude leur grandeur et leur hauteur morale”, une citation de Gandhi qu’on retrouve dans votre livre...

Le retard français peut s’expliquer par des raisons philosophiques, culturelles et politiques. Philosophiquement, d’abord, la tradition humaniste qui met l’homme au centre de tout et lui subordonne son environnement, l’ethnocentrisme qui fait qu’on s’intéresse assez peu aux autres traditions (anglo-saxonnes, mais aussi orientales) qui sont susceptibles de remettre en cause la hiérarchie sécurisante dans laquelle nous avons placé l’homme et l’animal, et la manière même de faire de la philosophie en France, en privilégiant les approches historiques et abstraites et en méprisant les problèmes trop concrets, donc l’éthique appliquée dont relève l’éthique animale, tout cela participe à figer la relation entre l’homme et l’animal et à freiner toute remise en cause.
Culturellement, ensuite, on pense spontanément au rôle identitaire que les Français accordent à leur cuisine, à certains produits qui sont ailleurs considérés comme problématiques (le foie gras, qui depuis l’automne 2005 fait partie du « patrimoine culturel et gastronomique protégé en France »), et leur attachement à certaines « exceptions », comme la corrida, protégée au même titre que les combats de coqs par l’alinéa 3 de l’article 521-1 du Code pénal, en vertu d’un sophisme connu depuis deux millénaires sous le nom d’ argumentum ad antiquitam (appel à la tradition). Or, évidemment, ce n’est pas parce qu’une pratique existe depuis longtemps qu’elle est juste.
Politiquement, enfin, la France est celle qui, en Europe, rechigne le plus à appliquer les directives communautaires en matière de protection animale, et cette réputation de lanterne rouge n’est pas le fait de l’opinion publique qui, si l’on en croit les sondages, est plutôt soucieuse du bien-être animal, mais plutôt de l’influence des groupes de pression. La France est un pays d’éleveurs et de chasseurs, et ces derniers sont d’ailleurs très fortement – et non proportionnellement – représentés à l’Assemblée nationale.

Dans votre livre, vous expliquez que les gens ignorent (plus ou moins volontairement) les conditions de vie et traitements infligés aux animaux, notamment ceux d’élevages. Vous critiquez les livres pour enfant qui montrent des animaux heureux de servir les hommes, mais aussi l’absence de cours d’éthique animale en France. Croyez-vous qu’il y a un manque d’information, notamment des médias ? Est-ce un sujet tabou ?

S’il était réellement tabou, il serait d’une certaine manière pris au sérieux. Or, je crois que le problème est plutôt que la condition animale n’est pas prise au sérieux, parce que nous disposons d’une grande variété de discours-alibis et de stratagèmes pour nous distancier des animaux et banaliser notre comportement à leur égard en contournant soigneusement les questions délicates qui pourraient surgir au détour d’une captivité, d’une euthanasie ou d’un abattoir. Ce qui manque n’est pas tant l’information brute que celle qui s’accompagne d’une réflexion. Il serait faux de dire que les médias ne parlent pas des animaux : c’est même un sujet à la mode. Mais ils le font souvent de manière caricaturale, complaisante et dogmatique, en restant esclaves de certains présupposés tenaces, et sans permettre au public de développer un esprit critique, libre et indépendant, pour juger nos pratiques actuelles. D’où la nécessité de susciter un questionnement plus tôt, à l’école, à l’université. Je suis intimement persuadé que le principal levier pour améliorer la condition animale est l’éducation critique des générations futures.

Qu’est ce que le spécisme ? En quoi les personnes qui s’interessent souvent à la cause animale font du spécisme ? Que peut-on reprocher aux associations de protection animale ?

De la même manière que le sexisme et le racisme sont des discriminations selon le sexe et la race (avec toute la prudence dont il faut faire preuve à l’égard de ce concept), le spécisme est une discrimination selon l’espèce, un préjugé qui consiste à accorder davantage de considération morale au représentant d’une espèce (souvent la nôtre mais pas toujours) pour le seul motif de l’appartenance à cette espèce. Le spécisme permet ainsi de discriminer les animaux entre eux : c’est cette schizophrénie morale, qui consiste à aimer les chiens et les chats tout en plantant nos fourchettes dans des vaches et des poulets, et en trouvant barbare qu’ailleurs, sur la planète, d’autres peuples puissent faire l’inverse. L’antispécisme, au contraire, refuse de faire de l’appartenance à une espèce un critère de considération morale et postule qu’un individu doit être traité en fonction non son appartenance à un groupe, mais de ses caractéristiques propres.
Un certain nombre de personnes, et d’associations, qui basent leur action sur l’ « amour » qu’elles portent à certains animaux, ont des comportements spécistes lorsqu’elles cherchent, par exemple, à faire abolir la fourrure de chiens et chats sans remettre en cause le moins du monde celle des animaux sauvages – du seul fait que les premiers sont nos gentils compagnons fidèles et soumis (fabriqués par nous pour l’être).

Les gens ne se sentent souvent pas concernés par les problèmes des animaux. Pour eux, les militants appartiennent à une catégorie particulière et à part. On pourrait penser qu’il faut par exemple être végétarien pour protéger les animaux, or les gens ne veulent pas changer leur alimentation. Vous même refusez de dire si vous l’êtes ou non. Pourquoi ?

Parce que je ne veux pas participer au sectarisme que vous décrivez et qui, à mon avis, nuit gravement à la cause que défendent ces militants si promptes à distribuer des étiquettes. Dans l’inconcient collectif, on se « convertit » à l’éthique animale et on « devient » végétarien. On en fait donc quelque chose de grave, qui engage l’identité, et l’on intègre un « club » dans une disjonction exclusive qui, chez certains, a des allures de « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». Ceux qui me demandent si je suis végétarien le font pour savoir s’ils liront mon livre : ils promettent de le faire si je suis « comme eux ». Il n’y a pourtant aucun lien logique entre les pratiques alimentaires de l’auteur et la qualité de son livre, de la même manière que Rousseau a pu écrire des choses intéressantes sur l’éducation tout en abandonnant ses propres enfants à l’assistance publique. Ceux qui pensent le contraire commettent un sophisme bien connu, l’argument ad hominem.
Il y a un autre aspect du végétarisme à tout cran qui me dérange, c’est qu’il désactive la faculté d’adaptation qui est nécessaire dans certaines situations et à laquelle je tiens particulièrement. Il est facile d’être végétarien quand on ne quitte jamais ses repères, qu’il s’agisse du confort occidental qui laisse le choix ou d’une caste indienne qui ne l’a jamais offert. J’ai eu la chance de beaucoup voyager, dans des conditions parfois difficiles et, de ce point de vue, il est impératif de savoir s’adapter. Je travaille cette année au Turkménistan, en Asie centrale, et cette expérience a des contraintes avec lesquelles il faut composer. Etant utilitariste et non déontologiste, je ne fais pas du végétarisme une question de principe.

Vous dites que nous sommes dans une phase de transition, qui d’ailleurs tend à évoluer dans le bon sens pour la cause animale. Pourtant, avec l’augmentation du nombre d’êtres humains sur la planète, les problèmes devraient s’aggraver... Pensez -vous que votre livre pourra être un moyen de faire réagir les gens et de changer les choses ?

Certains problèmes s’aggraveront, c’est vrai, notamment ceux qui concernent les animaux d’élevage. Selon les estimations de l’ONU, la production de viande et de lait devra doubler d’ici 2050, alors même que de plus en plus de voix s’élèvent contre les méthodes de l’élevage industriel. D’autres, cependant, pourraient être résolus. L’interdiction de la corrida, par exemple, n’est pas hors de portée, surtout dans le contexte européen.
Quant au livre, j’ai conscience qu’il ne s’agit que d’une goutte d’eau, mais parfois les gouttes d’eau font déborder les vases. D’autant plus qu’il n’est pas seul : ce début d’année 2008 a vu paraître trois autres ouvrages importants sur les relations entre les hommes et les animaux, ce qui est exceptionnel. L’opinion française est prête, je crois, à débattre. Ce ne sont pas des réponses toutes faites que je propose, ni des principes immuables, mais un débat public qui, jusqu’à présent, était plus ou moins muselé.

La photo sur la couverture de votre livre est assez marquante parce que le gorille a un regard particulièrement parlant et “humain”. Pensez-vous que la photographie pourrait avoir un rôle à jouer dans la protection des espèces animales ?

C’est une question originale, qui m’intéresse particulièrement puisque je pratique moi-même la photographie animalière. J’encourage naturellement ces activités non consommatrices de faune qui permettent de mettre à profit la nature prédatrice de l’homme, puisque la « chasse photo », comme on l’appelle aussi, et l’observation, présentent les mêmes stimulations physiques et psychologiques que l’autre chasse. Pratiquer l’affut ou l’approche sur la piste d’un animal, aux premières heures du matin, tous les sens en éveil, a l’avantage de maintenir éveillées nos pulsions animales, généralement endormies par la vie urbaine.
Sur le plan collectif, la photographie est un excellent moyen de sensibiliser les populations. Il est évident que des ouvrages spectaculaires comme ceux de Steve Bloom, par exemple, font transiter le respect que le public aura pour le photographe vers son objet, l’animal, dévoilé comme un véritable sujet. Dans ce cas, le photographe est un passeur d’émotions et son travail peut véritablement éveiller des consciences et motiver les esprits à œuvrer pour la protection de la biodiversité. Il faut prendre garde, cependant, qu’à force de photographier toujours les mêmes sujets, les grands animaux sauvages par exemple, nous ne participions pas au spécisme ambiant qui peut cristalliser certaines espèces comme des œuvres d’art que l’on admire dans les albums ou les documentaires animaliers, et du même coup légitimer par cette différence que les autres, celles qui sont dans nos assiettes, ont droit à moins de considération parce qu’elles sont moins « belles » (moins mises en valeur).