Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jeanbaptiste.jeangenevilmer (at) sciencespo.fr
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interview sur la collection des PUF sur les séries télévisées

La Libre Belgique, 10 mai 2012, p. 56-57.

La série des séries

Caroline Gourdin, correspondante à Paris

Les Puf ont lancé une collection d’ouvrages analytiques sur les séries. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, qui les codirige, en livre les clés. Entretien Correspondante à Paris

C’est de Montréal (Canada), que Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, philosophe et juriste, chercheur en droit international à McGill University, coordonne une collection d’ouvrages sur les séries télé, lancée par les Presses universitaires de France en avril dernier. Il est épaulé par Claire Sécail, historienne des médias. "Je ne suis qu’un amateur de séries comme ‘The Wire’, ‘The Shield’, ‘Six Feet Under’ ou ‘Game of Thrones’", prévient ce spécialiste de l’éthique et du droit de la guerre. Une expertise qu’il mettra au service de son ouvrage sur "24 heures chrono", publié le 22 août prochain.

En attendant, les lecteurs, fans de séries ou non, pourront se délecter du décryptage de "Desperate Housewives" (nous y reviendrons dans le "Momento" du 12/5), "The Practice" ou "Les Experts". Sont annoncés : "Six Feet Under" (septembre 2012), "Grey’s Anatomy" (octobre 2012), et en 2013 : "Mad Men", "Law and Order", "The Shield", "Le Prisonnier", "Cold Case", "Lost", "Les Simpson", "Rome" et "Les Soprano".

Qu’est-ce qui a présidé à l’idée de cette collection ?

J’ai d’abord eu envie d’écrire sur "24 heures chrono" fin 2009 parce que cette série pose de nombreuses questions sur l’usage de la violence, la torture, la guerre contre le terrorisme, l’éthique des relations internationales, qui sont proches de mon domaine de recherche. Et puis, je me suis dit que cet intérêt que j’avais pour "24", d’autres l’avaient pour d’autres séries, et qu’il serait intéressant de faire une collection de petits livres d’analyse, sur le principe "une série, un livre". J’ai expliqué à mon éditeur que certaines séries télé avaient une réelle légitimité académique, et que cette collection permettrait de rassembler les étudiants et chercheurs et le grand public de fans.

Une légitimité académique ?

On peut s’intéresser à "Desperate Housewives" parce qu’on fait une thèse sur le féminisme. "The Practice", une critique du milieu judiciaire américain, peut être utilisée dans des cours de droit. Mon livre sur "24 heures chrono" pourra être utilisé dans des cours sur les dilemmes moraux en philosophie et en droit international, et sur la politique étrangère des Etats-Unis.

Les cours à l’université font référence aux séries ?

Moins en France, où il y a une tradition intellectualiste élitiste qui a tendance à mépriser ces objets populaires que sont les séries, comme une certaine musique ou un certain cinéma. Alors qu’en Amérique du Nord, où domine le pragmatisme, un prof de philo peut raconter sa matinée ou ce qu’il a vu à la télé la veille. Mais c’est en train de changer en France, où il commence à y avoir des colloques ou des ouvrages sur des séries comme "The Wire". Nathalie Perreur, l’auteure du livre "The Practice", a fait une thèse dessus dans un département de sciences de l’information et de la communication. Et Virginie Marcucci a fait sa thèse sur "Desperate Housewives" dans un département d’études américaines, l’utilisant comme un produit culturel pour parler de la société américaine.

Avez-vous fixé une grille d’analyse type ?

Surtout pas de grille d’analyse prédéfinie, car le principe de la collection est "un regard libre sur une série". Il s’agit toujours d’un décryptage par les sciences humaines et sociales. Ensuite, nous laissons aux auteurs, qui ont des profils très divers, une grande liberté d’approche et de ton. Certains ouvrages sont plus académiques, d’autres plus littéraires. Le psychanalyste Gérard Wajcman n’écrit pas de la même manière sur "Les Experts" que Claire Sécail, qui a fait sa thèse sur le fait-divers criminel à la télé, avec "The Shield". "Mad Men" sera analysé par un philosophe canadien, Daniel Weinstock, qui a connu les années 1960 américaines. "In Treatment", par un directeur de département de théâtre, et "Rome", par un historien de la Rome antique. Il n’est pas exclu que la collection soit traduite en anglais, parce qu’un regard français sur ces séries américaines peut intéresser les Américains, qui ont un manque de recul sur leurs propres séries puisque c’est leur propre culture.

Comment avez-vous choisi les séries ?

Il y a d’abord des séries qui s’imposent d’elles-mêmes. Soit parce qu’elles sont d’une qualité cinématographique, soit parce qu’elles sont tellement populaires, comme "Dr House", "Les Experts" ou "Desperate Housewives", qu’il est évident qu’elles disent des choses sur nos sociétés, nos valeurs, notre manière de vivre. Nous avons aussi ouvert la collection aux séries historiques ("Le Prisonnier"), animées ("Les Simpson") ou françaises ("Un village français" en 2014). On peut aussi demander à un auteur sur quoi il aimerait travailler, pour qu’il ait un rapport affectif avec elle. Tristan Garcia, philosophe et écrivain, a écrit un ouvrage très personnel sur "Six Feet Under", qui sort le 5 septembre. Nous recevons enfin des propositions spontanées, que nous sélectionnons en fonction de la qualité des auteurs et des projets.

Quels sont vos axes de réflexion sur “24 heures” ?

Mon livre, "24 heures chrono : le choix du mal", propose une approche qui correspond à ma propre interdisciplinarité, entre philosophie, droit et relations internationales. Du temps réel à l’héroïsme, de l’urgence à l’état d’exception, d’une lecture christique de Jack Bauer aux questions éthiques, de la représentation de la justice à la dialectique de l’Empire et des barbares, du bon usage de la torture à la politique étrangère américaine, du marquis de Sade à Carl Schmitt, de la propagande au divertissement. Ce livre montre que, loin d’être la caricature qu’on en fait souvent, "24" est une œuvre riche qui renferme un message important sur le choix du mal. Je parle de dilemmes moraux dans lesquels on peut se projeter. Quand on regarde la série, on se demande ce qu’on ferait dans la position de Bauer... La politique américaine, le débat sur la justice, la conception de la torture sont des sujets qui sont dans l’actualité de ces dix dernières années. C’est une série politique.

L’essentiel des ouvrages s’intéresse aux séries américaines.

Elles dépassent les autres en termes de qualité, de budget, de réalisation, d’importance donnée au scénario. Elles sont à égalité avec le cinéma. Il y a aussi des séries britanniques ou québécoises intéressantes, mais elles sont moins connues. L’éditeur attend que la collection ait les reins plus solides, avec une rentabilité éditoriale sur de grosses séries largement diffusées, avant d’aller plus loin.