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Comment faire face au totalitarisme érythréen

Le Monde, 18 juin 2015, p. 14.


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Ainsi, il a fallu expulser des migrants à La Chapelle pour que l’opinion française prenne enfin conscience du drame érythréen, qui n’est pourtant pas nouveau. Les quelques centaines d’Erythréens aujourd’hui en France ne sont que la partie émergée locale d’un exode global. Près de 5 000 à 10 000 d’entre eux s’évadent littéralement chaque mois de cette prison à ciel ouvert, et 5 % à 10 % de la population ont fui le pays en dix ans.

Grâce également au récent rapport de l’ONU sur la situation des droits de l’homme et au documentaire Voyage en barbarie, de Cécile Allegra et Delphine Deloget, justement récompensé par le prix Albert-Londres, on commence à comprendre que, si les Erythréens risquent plusieurs fois leur vie – pour sortir du pays, franchir le Sahara, survivre au Sinaï, à la Libye et traverser la Méditerranée –, c’est parce que ce qu’ils fuient en masse est pire : non pas la guerre, comme les Syriens, mais le totalitarisme.

On parle enfin de l’Erythrée, et c’est tant mieux. Mais cela ne répond pas à la question de savoir quoi faire. Certains Etats font mine de croire qu’un dialogue politique avec le régime est possible. On n’obtiendra pourtant rien du président Issayas Afeworki susceptible de réduire le flot de fuyards, ce qui prouve au passage que, si le régime a bien les caractéristiques du totalitarisme, il s’agit d’un « totalitarisme failli », qui n’a plus les moyens de juguler son hémorragie.

Il faudrait en effet démobiliser 400 000 conscrits du service national à durée indéterminée, première raison de l’exode massif des jeunes, mais cela nécessiterait de développer un marché de l’emploi, donc un secteur privé capable de les absorber.

Non seulement le régime n’a pas l’intention de le faire – ce serait la fin du totalitarisme, qui est le phagocytage de la société dans l’Etat –, mais quand bien même le voudrait-il, il n’en aurait pas les compétences. N’accordant de valeur qu’à l’expérience de la lutte révolutionnaire (contre l’Ethiopie, 1961-1991), dont les cadres du parti unique sont des vétérans, le régime, qui a même démantelé l’Université, n’a pas su assurer la reproduction des élites. En phase terminale, il mourra avec sa génération. L’enjeu est de faire en sorte qu’il n’entraîne pas la nation et la région dans sa chute.

A cette fin, les ONG de défense des droits de l’homme – dont le travail est par ailleurs essentiel – peuvent être tentées de se focaliser sur la démocratisation et les prisonniers politiques, et dénoncer toute présence étrangère comme une complicité. Si contre-intuitif que cela puisse paraître, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire.

D’une part, ce qui fait de l’Erythrée un problème particulier en Afrique n’est pas l’absence de démocratie – qu’elle partage avec de nombreux Etats du continent –, mais la présence du totalitarisme. Et se focaliser sur les prisonniers politiques ne permet pas de rendre compte du fait que l’Erythrée est un pays dans lequel il n’est pas nécessaire d’être un opposant politique pour finir en prison : c’est à sa population que le régime s’en prend. Le service national indéfini est d’ailleurs en soi une forme d’emprisonnement.

D’autre part, l’absence de relations serait contre-productive. Cela renforcerait l’isolement du pays, permettant à l’Etat d’agir à sa guise : les liens sont des leviers, notre présence une influence. Le scellement du pays, pour empêcher l’extérieur (diplomates, ONG, entreprises) d’entrer, et l’intérieur (le matériel humain) de sortir, est exactement ce dont a besoin le totalitarisme pour perpétuer son expérience de domination politique. Exemple canadien

Sans donc renoncer à la présence ni au dialogue, il faut plutôt se focaliser sur la démobilisation qui, comme le disait l’écrivain et sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), est un processus de domestication de la violence. Le service national est la clé du changement, car la clé de ce qui tout à la fois soutient le régime et le tue, par la fuite hémorragique de ses jeunes – comme la corde soutient le pendu.

On peut aussi l’affaiblir en luttant contre le racket de la diaspora, qui est l’une des manifestations du contrôle social transnational. La pression sur les ambassades et consulats qui récoltent la taxe de 2 % pourrait être accrue. D’autres Etats pourraient suivre l’exemple du Canada, qui a expulsé le consul érythréen à Toronto, ou du Royaume-Uni, qui a appelé à dénoncer tout usage de moyens coercitifs ou illicites pour collecter la taxe.

L’objectif doit être de préparer l’après-Issayas. Dans le meilleur des cas, l’Erythrée passerait dans un premier temps sous la coupe d’une oligarchie de généraux et de cadres du parti. Motivés par le gain, ils pourraient rouvrir le pays.

Dans le pire des cas, ce sera l’effondrement et la guerre civile, dans laquelle les tensions ethno-confessionnelles pour l’instant contenues sous le couvercle totalitaire s’exprimeront, sans doute encouragées par des groupes étrangers, dont Al-Qaida au Yémen, à seulement quelques dizaines de kilomètres des côtes érythréennes. Le destin de l’Erythrée doit donc préoccuper bien au-delà des inquiétudes migratoires : il affectera la stabilité internationale.

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