Eloge de la tolérance

L’ECHO de la Ligue ROC, 2009-2010


Chronique régulière

N°77, automne 2009, p. 3

L’éthique animale, la question du statut moral des animaux, est, on le sait, l’un des sujets de société les plus âprement débattus, les plus polémiques, les plus sensibles. On peut regretter qu’il ne soit pas davantage discuté, surtout en France, mais on ne peut pas nier qu’il soulève à chaque fois les passions les plus vives, et les plus contradictoires.
A force de donner ici et là des conférences sur ce thème, de rencontrer un public divers mais généralement composé de la même manière, de répondre aux mêmes questions et d’assister aux mêmes conflits, on peut trouver inquiétante une certaine tendance : celle qui consiste, lorsque l’on est militant de la cause animale, à ne pas supporter non seulement les idées mais, pire encore, la simple présence dans la même salle d’un non sympathisant, voire d’un adversaire, d’un authentique exploitant des animaux.
J’ai eu à faire face à cette situation lors d’une conférence que je donnais à la mairie de Paris le 4 juin 2009. La salle, comme d’habitude, était composée de militants de divers bords, d’un grand public curieux, arrivé là presque par hasard et, ce jour-là, d’un chasseur qui – facteur aggravant – pratiquait la chasse à courre et ne s’en cachait pas. Il n’avait sans doute pas l’impression de s’être fourré tout seul dans la gueule du loup, en terrain ennemi, mais il n’ignorait pas que nous étions a priori en désaccord, et qu’au moins une partie du public lui serait hostile. C’est peut-être pour cela, même, qu’il avait eu la curiosité de venir.
Il était calme, prenait des notes et, à la fin, a pris la parole. Sitôt décliné sa fonction – « chasseur » - il s’est fait huer par une partie de la salle, qui voulait le faire taire. N’y parvenant pas, quelques-uns ont même quitté les lieux, par protestation, pour n’avoir pas à respirer le même air que leur ennemi juré. Ah ! qu’il est plus sécurisant de rester entre soi ! De n’être pas exposé à la contradiction ! Mais qu’il est stérile, plutôt, et contreproductif, d’agir ainsi. C’est donner l’impression d’une insécurité intellectuelle, comme si l’esprit, craignant d’être corrompu, convaincu, au contact d’autres idées que celles qu’il possède déjà, préférait ne pas prendre de risque et s’en remettre au seul dogmatisme. C’est donner l’impression que la défense animale est une croisade, le privilège d’un club de croyants, qui n’a pas d’autres armes que l’indignation, le mépris et la violence pour se faire entendre.
« Je ne suis pas d’accord avec vous, disait Voltaire, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». C’était ma position, ce jour-là, face au chasseur, et j’aurais souhaité que ceux n’ont pas supporté sa seule présence aient eu le courage de l’écouter et de lui répondre. Bien sûr, on peut comprendre cette réaction. Bien sûr, le sectarisme est partagé, il est des deux côtés, et ces militants devenus intransigeants, sévères et intraitables, le sont sans doute à force d’avoir été rejetés, moqués, ridiculisés, non seulement par leurs adversaires qui sont donc devenus des ennemis, mais aussi par l’opinion publique.
On peut comprendre tout cela. Néanmoins, la question se pose. Quel est, quel doit être le rôle de la tolérance dans les stratégies de ceux qui défendent les droits ou les intérêts des animaux ? Pourquoi est-il si important de privilégier l’argumentation rationnelle, dans le respect de l’autre, quel que soit cet autre et quelles que soient ses convictions ? C’est la question importante à laquelle je m’efforcerai de répondre dans les prochains numéros.

N°78, hiver 2009-2010, p. 7

C’est un terme flou et plus ambivalent qu’il n’y paraît : « tolérance ». On vous dit qu’il s’agit de laisser aux autres la liberté de défendre des opinions qu’on ne partage pas. L’idée est belle, personne ne le conteste. Mais, en tant que telle, elle ne veut pas dire grand-chose. Car cette liberté, comme toutes les autres, a des limites. Ce n’est pas être tolérant que de laisser faire l’apologie du racisme ou l’incitation à la haine. Ce n’est pas être intolérant que de s’y opposer.
De la même manière, dans le milieu de la défense des droits et des intérêts des animaux, c’est être tolérant que de laisser un chasseur s’exprimer lors d’une réunion publique dans laquelle les idées qu’il défend sont d’ailleurs très minoritaires, mais ce ne serait pas être intolérant que de dénoncer l’inflitration de ces mêmes chasseurs dans les écoles de la république, si le but est d’endoctriner les plus jeunes sous couvert d’amour de la nature.
La tolérance, ce n’est pas laisser aux autres la liberté de défendre des opinions qu’on ne partage pas, c’est ne pas s’y opposer au seul motif qu’on ne les partage pas. Que je sois ou non d’accord avec ce chasseur dans une réunion publique n’a aucune espèce d’importance tant que nous avons tous les deux la possibilité de nous exprimer. Il serait injuste de l’empêcher de parler au seul motif que je ne partage pas ses opinions. En revanche, il serait tout à fait juste de dénoncer les visites du lobby des chasseurs si cela faisait de l’école, dont on doit préserver l’impartialité, un lieu de propagande.
La tolérance a donc des limites, et la difficulté est de savoir quand les poser. Ces bornes sont subjectives, chacun les place en fonction de sa sensibilité, son expérience, ses convictions : certains tolèrent la chasse, mais pas la corrida ; d’autres le fait de tuer des vaches pour les manger, mais pas des chiens ; certains tolèrent l’expérimentation sur les souris mais pas sur les grands singes, d’autres rejettent toute forme d’exploitation animale. Ce qui motive cette diversité est extrêmement intime et complexe, d’où la difficulté qu’éprouvent les militants à « convertir » la population à l’une ou l’autre de ces positions.
Etre tolérant, ce n’est pas dire qu’il en va comme « des goûts et des couleurs » et que chacun a le droit de n’être pas dérangé dans ses convictions. C’est dire au contraire que j’ai le droit de tenter de convaincre autrui que mon opinion est meilleure que la sienne, autant qu’il a le droit, lui, de tenter de me convaincre du contraire. Une seule conviction est incompatible avec cet esprit : celle d’être en possession de la vérité absolue.
Etre tolérant, c’est donc aborder la discussion en acceptant le risque d’être convaincu. Il est tout à fait normal d’avoir l’intime conviction d’avoir raison. Il est plus important d’avoir celle que l’on peut, malgré tout, avoir tort. Car c’est ainsi que l’on progresse : au contact de l’adversité, pas en s’en protégeant par des murs stériles.
Une question demeure : tous les moyens sont-ils permis pour convaincre autrui ? On vous dit que la tolérance est le fait de ne jamais chercher à imposer ses opinions par la violence. Mais le problème, avec la violence, est qu’elle est parfois efficace. C’est ce que nous verrons la prochaine fois.

N°80, été 2010, p. 2

Jusqu’où aller pour défendre les droits et les intérêts des animaux ? L’indignation, les publications et les discours suffisent-ils ? Ou faut-il utiliser des « armes » plus lourdes ? C’est la question délicate de l’usage de la violence. Il ne faut jamais oublier qu’elle ne se pose qu’en réaction à une autre violence qui, elle, est globalement assumée : celle dont les animaux sont victimes. Les droits et les intérêts des animaux n’auraient pas à être « défendus » s’ils n’étaient pas tous les jours bafoués. Ceux qui ont recours à l’action directe violente ne le font pas pour le plaisir, mais parce qu’ils ont l’intime conviction de répondre de manière proportionnée et symétrique à une violence initiale. Sur le diagnostic, ils ont souvent raison. C’est le remède qui est en cause : l’usage de la violence est-il efficace ?
Poser la question en ces termes choquera déjà ceux qui font de la non-violence un principe, pour des raisons religieuses ou philosophiques. Ceux-là la condamnent dans tous les cas et quoi qu’il arrive. Pourtant, il est évident que, pour défendre les droits et les intérêts des humains, on trouve des exceptions au principe, dans ce que l’on appelle la légitime défense ou la guerre juste par exemple. J’écarte donc les principes, qui varient en fonction du terreau de chacun : ce qui compte n’est pas de savoir si la violence est bonne ou mauvaise en soi mais si, en l’occurrence, elle est efficace, c’est-à-dire si elle produit de bonnes conséquences.
Le problème principal, pour répondre à la question, est déjà de savoir de quoi on parle. Car chacun a, en fonction de ses intérêts, une définition différente de la violence. Ceux qui détruisent des laboratoires pratiquant l’expérimentation animale revendiquent souvent une « non violence » justifiée par le fait qu’ils ne s’en prennent qu’au matériel, pas aux personnes. Leur réponse n’est alors pas symétrique puisqu’ils accusent les chercheurs d’être violents, eux, à l’égard de ces personnes non humaines que sont les animaux. Ceux-là définissent la violence comme toute atteinte portée à la personne, humaine ou non humaine – ce qui pose naturellement le problème de la personnalité des animaux. Il ne fait aucun doute, dans leur esprit comme dans le mien, que certains animaux au moins sont des personnes.
Il me semble néanmoins que cette définition est trop restrictive : dire que faire sauter une bombe incendiaire dans un bâtiment n’est pas « violent » sous prétexte que le lieu était vide et qu’il n’y a aucune victime directe à déplorer relève de l’euphémisation. Une définition plus large de la violence, comme exercice de la force, est moins hypocrite et permet d’inclure d’éventuelles victimes indirectes. Mais alors, la violence est partout, et la difficulté est de savoir à partir de quel seuil elle devient inacceptable. Laissons de côté pour l’instant cette question complexe de la définition.
L’usage de la violence est-il efficace ? D’un côté, ses avantages éventuels sont, à court terme, les bénéfices de l’action elle-même (par exemple la libération d’animaux, ou le ralentissement de l’exploitation considérée comme injuste) et le fait que les médias parleront des droits et des intérêts des animaux : ils condamneront vraisemblablement l’action elle-même, mais ce sera l’occasion de s’interroger sur ses raisons et de dénoncer, peut-être, le sort des animaux impliqués. Nombre de situations scandaleuses ont été révélées au grand public par des actions violentes. Tout en condamnant la violence du moyen, le grand public peut faire des découvertes et sympathiser avec la cause.
D’un autre côté, son plus grand dommage collatéral est qu’elle nuit à l’image morale (ethos) de celui qui l’emploie et, par voie de conséquence, nuit durablement aussi à la cause qu’il défend. La meilleure preuve de cet effet pervers se trouve dans le fait que les exploitants des animaux, les lobbys pharmaceutiques ou agro-alimentaires, par exemple, se servent des rares actions violentes menées par quelques militants pour décrédibiliser le mouvement tout entier. Ils généralisent, exagèrent et pratiquent le sophisme de la pente glissante, mais ça marche : les médias reprennent en cœur que « l’amour des animaux s’accompagne souvent de la haine des hommes ». Ca marche tellement que ces lobbys en font une véritable stratégie de communication : exposer les tactiques « extrêmes » des activistes « les plus durs » pour faire peur au public est souvent recommandé dans des documents internes. Comme l’écrasante majorité des auteurs en éthique animale, je pense donc que l’usage de la violence est globalement contre-productif.

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