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L’animal n’est pas une frontière

table ronde "Ethique environnementale : eux et nous", Festival "Mode d’emploi", Villa Gillet, Lyon, 30 novembre 2012


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L’intégralité du débat a été filmé et est en ligne sur Youtube

La crise des sciences de l’homme est une crise d’identité. L’humain se sent menacé par son autre, celui qu’il pourrait devenir grâce ou à cause de la science – le post-humain – et celui contre lequel il s’est construit et qu’il refuse toujours d’être : l’animal.

La frontière entre l’humain et le non-humain est en effet rendue de plus en plus poreuse, par le progrès technologique d’une part, qui réalise ce qui n’est déjà plus de la science-fiction (intelligence artificielle, clones, robots, cyborgs), et par le progrès moral d’autre part, qui après avoir étendu le cercle de la considération morale des hommes blancs et libres aux esclaves, aux femmes et aux minorités de toutes sortes, s’interroge désormais sur la pertinence de la barrière de l’espèce.

C’est à cette seconde frontière que j’aimerais m’intéresser, pour répondre aux inquiétudes de ceux qui pensent qu’accorder davantage de considération à « l’animal » est un grave danger pour « l’humain ». Cette dichotomie, pour commencer, est une construction sociale.

« Animal » est un mot créé par l’homme pour se distinguer de tous les autres êtres vivants sensibles en les regroupant dans une catégorie abstraite dont il s’extrait. C’est une manière de nier la diversité du vivant et, surtout, la continuité entre « eux » et « nous ». Comme s’il y avait davantage de communauté entre un chimpanzé et un mollusque, qui sont tous les deux des « animaux », qu’entre l’homme et ce chimpanzé.

Reconnaître du bout des lèvres, comme il est difficile de ne pas le faire aujourd’hui, que l’homme est un animal, ne permet pas de surmonter cette cassure puisqu’on ajoute aussitôt, comme pour expier un péché, un crime de lèse-humanité, qu’il n’est « pas comme les autres », que sa différence est de nature, pas de degré. Que lui existe, quand les autres ne font que vivre. Que lui souffre, quand les autres ne font que ressentir une douleur « purement physique ». Qu’il a en outre des qualités qui lui sont propres, dont on s’évertue depuis des siècles à dresser la liste : la raison, la conscience, la parole, la morale, la culture, la spiritualité, même l’érotisme.

Les objections des scientifiques – zoologistes, éthologues, primatologues, anthropologues – et les réponses des philosophes peinent à se faire entendre tant ces préjugés relèvent d’une croyance irrationnelle, profondément installée il y a deux mille ans par les religions monothéistes, entretenue depuis par l’humanisme, et surtout par les intérêts de ceux qui profitent de l’exploitation des animaux.

Il est politiquement correct de se dire humaniste, parce que ce mot semble renvoyer à la défense des droits humains. Il implique en réalité la supériorité de l’espèce humaine et la soumission de son environnement, suivant le projet cartésien de se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Les désastres écologiques dont nous sommes responsables et la cruauté dont nous faisons preuve à l’égard des autres animaux sont des dommages collatéraux de l’humanisme, d’ailleurs explicitement mobilisé pour justifier certaines pratiques, comme la corrida.

Cette approche paradigmatique, qui oppose l’humanité et l’animalité comme des paradigmes mutuellement exclusifs, n’est pas seulement scientifiquement fausse et philosophiquement contestée depuis des siècles : elle est surtout dangereuse, pour les animaux comme pour les humains. Il est tout à fait possible, et souhaitable, de penser autrement.

Certains prétendent le faire au sein même de l’humanisme, puisqu’ils font preuve de sympathie à l’égard des animaux. La supériorité de l’homme n’est pas incompatible avec la protection des animaux : elle implique au contraire cette responsabilité. C’est la position des religions monothéistes, qui d’un côté entérine une stricte hiérarchie et une différence de nature entre l’homme et « l’animal », et de l’autre, puisque les animaux aussi sont des créatures de Dieu, commande de prendre soin d’eux.

Cette approche est sans doute partagée par la majorité de la population, pour qui les animaux ne sont pas sujets de justice mais doivent néanmoins faire l’objet de notre compassion. Elle est une conviction dominante et politiquement correcte depuis des siècles, suffisamment généreuse pour flatter la bonté humaine (très rares sont ceux qui affirment qu’il ne faut pas faire preuve de compassion à l’égard de la souffrance des animaux), sans remettre en cause l’anthropocentrisme et l’humanisme (au contraire, puisque cette charité est vécue comme une manifestation de la supériorité humaine).

Un humaniste peut donc « aimer » les animaux, il est même de bon ton de le faire. Mais le problème de l’amour, et de la compassion, est qu’ils peuvent se donner mais ne s’exigent pas. Ils ne permettent pas de rendre compte du fait que le respect des animaux leur est dû. Personne ne justifie son opposition au racisme parce qu’il « aime » les Noirs, ou au sexisme parce qu’il « aime » les femmes.

L’humanisme est basé sur des axiomes – seul l’homme est une personne et lui seul a droit à notre considération morale – que les dogmatiques ne discutent pas et qui les poussent à défendre une approche paradigmatique opposant deux constructions sociales, l’humanité et l’animalité, et à vivre sans cesse dans l’inquiétude de voir l’humain se laisser contaminer par « l’animal ». C’est à la fois anxiogène et intenable à une époque laïque où l’esprit critique s’accommode mal des axiomes et des préjugés.

Je partirai des questions – qu’est-ce qui fonde la considération morale et la personnalité ? – plutôt que de réponses toutes faites, pour défendre une approche par les intérêts qui est non seulement plus rigoureuse sur le plan philosophique, plus juste pour les autres animaux qui ne sont pas exclus d’emblée, mais aussi moins anxiogène pour nous, humains, qui assumons notre animalité et faisons de la considération des intérêts des autres animaux une expression de notre humanité.

Cet article est mis à la disposition du lecteur mais il ne correspond pas à la mise en page de la version définitive et publiée à laquelle il convient de se référer pour toute citation.