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Les sophismes du foie gras

L’Express, 15 décembre 2005, p. 104


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Nos parlementaires viennent d’adopter à l’unanimité un article selon lequel « le foie gras fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé en France ». Pourquoi protéger le foie gras ? Parce que c’est bon, répond une sénatrice. Et alors ? La loi n’a pas vocation à dresser la liste de tout ce qui est bon. Le pruneau d’Agen aussi, c’est bon. La formule, elle, sonne comme une publicité. C’est l’Association de promotion de la volaille française qui proclame que « la volaille s’inscrit au cœur de notre patrimoine culturel et gastronomique ». Avec une déclaration similaire, la loi joue donc le rôle d’une Association de promotion du foie gras.

Par ailleurs, lorsque le législateur protège, il légitime et cautionne. Il dit en somme : c’est bon, donc c’est bien. Or, une chose peut évidemment être bonne pour des raisons gustatives et mauvaise pour d’autres, éthiques en l’occurrence : le foie gras est un patrimoine culturel et gastronomique élevé en batterie.

On explique aussi que la filière représente 30 000 emplois et un solde positif de 7,5 millions d’euros pour notre commerce extérieur. C’est donc le patrimoine économique que l’on protège avant tout. A cette aune-là, l’industrie du tabac, avec ses 35 000 commerces et 12 milliards de recettes fiscales, mériterait davantage d’égard.

Oui, mais le foie gras est une spécificité française. Certes. Mais ce n’est pas parce que nous sommes quasiment les seuls à faire quelque chose que nous avons raison de le faire. Curieuse prétention. On rappelle surtout qu’il s’agit d’une tradition ancestrale, partie intégrante de notre culture depuis toujours. Le même argument sert à autoriser la corrida quand une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. C’est un sophisme bien connu sous le nom d’argumentum ad antiquitam. L’excision est également un rite millénaire, une pratique culturelle, une tradition profondément ancrée. Pourtant, le même législateur l’interdit et fustige ce relativisme culturel… qu’il invoque au contraire quand il s’agit de légitimer une exception française.

La question n’est pas l’interdiction du foie gras. La France, comme les autres, y viendra. Ce bavardage législatif est d’ailleurs la preuve qu’elle est sur la défensive. La véritable question est celle du débat public, de la discussion qui n’a pas lieu dans une France muselée par les intérêts de quelques-uns et qui accepte sans broncher les sophismes de ceux qui pensent avec leur ventre.

Cet article est mis à la disposition du lecteur mais il ne correspond pas à la mise en page de la version définitive et publiée à laquelle il convient de se référer pour toute citation.