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Recension du livre de Frédéric Ramel

L’Attraction mondiale, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, dans la Revue française de science politique, 63:3-4, 2013, p. 743-744.


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Frédéric Ramel, L’Attraction mondiale , Paris, Presses de Sciences Po, collection Références, 2012.

Dans Philosophie des relations internationales (Presses de Sciences Po, 2ème éd., 2011), Frédéric Ramel consolidait ce champ par le moyen d’une anthologie historique, de Dante à Michael Walzer. Dans L’Attraction mondiale, dont le sous-titre aurait pu être Introduction à la philosophie politique des relations internationales, il en explore la dimension politique, au moyen d’un fil directeur, le cosmopolitisme, et dans une forme qui rappelle aussi l’anthologie puisque l’ouvrage, qui témoigne d’une grande érudition, présente et organise la pensée de nombreux auteurs, anciens, modernes et contemporains, en trois parties : les cosmopolitistes, qu’ils soient kantiens (Kant, Habermas), rawlsiens (Held, Beitz, Pogge) ou républicains (Aristote, Machiavel et le républicanisme global contemporain) ; les pluralistes, qu’ils soient libéraux (Hobbes, Locke, Smith, Manent, Hayek, Rawls), schmittiens (Schmitt, Bensaïd, Mouffe, Odysseos) ou communautariens (Kymlicka, MacIntyre, Frost, Walzer) ; et les penseurs du milieu qui, dans un dépassement dialectique, sursument (Aufhebung) l’opposition précédente entre universel et pluralité pour défendre une autre architecture mondiale (Rousseau, Chauvier, Etzioni, les middle-ground ethics, Marx et Engels, Negri et Hardt, Beck, Cox), une autre conception du monde (Arendt, Tassin, Agamben, Derrida), ou une autre direction dans le monde (perspectives postcolonialistes, Jaspers, Van der Pijl, Chan, Jullien).

L’une des grandes qualités du livre est qu’en dépit de cette abondance et de la finesse interprétative qu’elle nécessite parfois, il est toujours clair, articulé et digeste. Le vaste panorama qu’il offre et son style pédagogique en font un ouvrage précieux pour les étudiants en science politique comme en philosophie. Sa reformulation de la question cosmopolitique en termes d’attraction et son plaidoyer final pour un usage de la métaphore musicale en relations internationales (voix cosmopolitiques, pluralistes ou du milieu, concert des nations et orchestration mondiale) ouvrent également des pistes de réflexion originales pour les chercheurs.

On peut toutefois avoir trois regrets. Premièrement, que cette présentation ne soit pas plus personnelle. C’est le défaut d’une qualité : présenter un grand nombre d’auteurs et mettre toujours en évidence, au sein de chaque courant, la diversité des voix n’est pas propice à la défense d’une thèse forte – si ce n’est celle que le cosmopolitisme et le pluralisme peuvent être dépassés dans une troisième voie, sorte de synthèse hégélienne. On devine que l’auteur partage certaines de ces approches du milieu, en particulier celles qui puisent dans Rousseau, et qu’il est plutôt proche de l’Ecole anglaise (Chris Brown notamment), mais ces préférences personnelles sont somme toute très discrètes.

Deuxièmement, que, même si c’est un livre de philosophie politique et non d’éthique (la distinction pourrait d’ailleurs être débattue), la question du cosmopolitisme ne soit pas plus clairement formulée dans les termes de l’éthique normative contemporaine : déontologisme, conséquentialisme (avec par exemple le One World de Peter Singer) [1] et éthique de la vertu (même si cette troisième famille fait l’objet d’une note de bas de page) [2].

Troisièmement, on regrette surtout l’absence du réalisme (pas même dans l’index) qui, contrairement à un préjugé répandu, n’est pas étranger à la question cosmopolitique. Il aurait pu être introduit à partir de Kant, qui était un libéral relativement réaliste – en tout cas plus réaliste que bon nombre de ses successeurs, en premier lieu Habermas –, comme en témoigne sa conception de la nature humaine, égoïste et méchante, et de la naturalité de la guerre ; sa critique du jus gentium, impuissant ; son rejet de l’idée d’Etat mondial (pas seulement dangereux mais aussi irréaliste) ; le fait qu’il n’exclut pas de la fédération mondiale les régimes non républicains ; et le fait même qu’il reconnaisse la nécessité, parfois, de ne pas être républicain pour maintenir un équilibre des puissances. Au XXe siècle, on trouve également chez des réalistes classiques comme Carr et Morgenthau une critique de l’Etat-nation [3] et Aron lui-même évoque le souhait d’une « société transnationale » [4]. Un certain réalisme, qui pourrait ne pas être incompatible avec un certain cosmopolitisme [5], aurait donc pu avoir une place dans cet excellent livre.

[1] P. Singer, One World, New Haven, Yale University Press, 2002.

[2] p. 185, n. 1.

[3] E. H. Carr, The Twenty Years’ Crisis 1919-1939, 2ème éd., New York, Harper & Row, 1964, p. 229 ; H. Morgenthau, Politics Among Nations, 6ème éd., New York, Knopf, 1985, p. 351.

[4] R. Aron, « Qu’est-ce qu’une théorie des relations internationales ? », Revue française de science politique, 1967, p. 849.

[5] Comme le montre W. Scheuerman, The Realist Case for Global Reform, Cambridge, Polity, 2011.

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