Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
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Recension du livre de Hugo Slim

Les civils dans la guerre. Identifier et casser les logiques de violence, Genève, Labor et Fides, 2009, pour le site internet du Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), août 2010.

Slim, Hugo, Les civils dans la guerre. Identifier et casser les logiques de violence, Genève, Labor et Fides, 2009.

La traduction française de Killing Civilians d’Hugo Slim (Londres, Hurst, 2007) est fort bienvenue, et pas seulement parce que, comme le rappelle l’auteur, sa publication coïncide avec les 60 ans des Conventions de Genève ou parce que la tradition humanitaire francophone est particulièrement riche. Il s’agit d’un livre important, dont la raison d’être et le point de départ est à la fois une intuition morale millénaire (la protection des plus faibles) et l’un des piliers du droit international humanitaire moderne (le principe de discrimination entre combattants et non-combattants). Hugo Slim, qui a été travailleur humanitaire durant une dizaine d’années avant de rejoindre le monde universitaire, est actuellement chercheur invité au Oxford Institute for Ethics, Law and Armed Conflict de l’université d’Oxford.
En s’intéressant à cette catégorie de personnes que l’on appelle les civils dont on estime qu’ils doivent être protégés des conséquences destructrices de la guerre, Slim consacre un livre à l’une des questions les plus anciennes et les plus actuelles de l’éthique des relations internationales, plus précisément de l’usage de la force armée. Ancienne parce que, comme le montrent les réflexions historiques de la première partie, la notion de guerre limitée sur laquelle s’appuie la protection des civils a toujours existé sous différentes formes. Et actuelle parce qu’aujourd’hui le principe est à la fois unanimement célébré et quotidiennement violé, de l’Irak à l’Afghanistan en passant par le Sri Lanka.
Ce livre n’est ni le premier ni le seul sur les civils en temps de guerre [1], mais son apport est original et en réalité plus précis que ne l’indique son titre, Les civils dans la guerre. Le sous-titre explique qu’il est question d’Identifier et casser les logiques de violence. Et son but est effectivement d’explorer « les intentions et objectifs à l’origine des souffrances infligées aux civils et les raisonnements qui les sous-tendent » (p. 23). Ce n’est donc pas un énième ouvrage descriptif sur la situation historique ou juridique des civils dans les conflits armés, le récit de tel épisode de guerre ou la synthèse du droit applicable. C’est un ouvrage analytique et normatif qui cherche à comprendre les raisons d’un phénomène et proposer des solutions pour améliorer les choses.
Pour ce faire, il procède en quatre parties. La première, intitulée « Différentes attitudes face à la guerre », donne quelques repères historiques en partant du concept de guerre limitée, confronté à des conceptions concurrentes comme la guerre illimitée ou le pacifisme. Si la protection des populations civiles a toujours été présente, elle a également toujours été exceptionnelle, minoritaire. Les partisans des approches les plus dures ont une vision « globale » de l’ennemi, intégrant de manière indifférenciée les populations civiles, et les utilisant même dans des stratégies de destruction et d’humiliation. Les partisans des approches plus nuancées parlent de dommages collatéraux qu’ils disent autant regrettables qu’inévitables, considérant que la souffrance des civils est inhérente à la guerre. La notion de guerre limitée, que l’auteur tient « pour la philosophie la plus compassionnelle et la plus attachée au principe de protection des civils » (p. 25), est donc minoritaire et, selon lui, elle doit être vigoureusement défendue.
La deuxième partie, intitulée « Les sept cercles de souffrances des populations civiles », fait l’inventaire, en deux chapitres (« Tuer, blesser, violer » et « Déplacements, appauvrissement, famines, maladies et détresse psychologique »), des différents types de souffrances endurées par les populations civiles en temps de guerre. Slim souhaite attirer l’attention sur le fait qu’en plus des morts violentes et des massacres qui retiennent le plus l’attention, les civils sont exposés à des conditions de vie abominables qui, à long terme, sont souvent fatales. Cette partie qui peut sembler plus descriptive que les autres est nécessaire pour saisir l’étendue de ce dont on parle, et l’auteur y découvre déjà ce qu’il développe tout au long du livre et qui constitue en quelque sorte son fil directeur : les motivations des acteurs et les logiques qui poussent à la commission des ces crimes. Analysant différents « degrés d’intention », il distingue ce qui relève de la cruauté inhérente à la guerre et ce qui appartient à des stratégies délibérées, pour accomplir des objectifs politiques ou militaires.
La troisième partie développe ce questionnement, passant de la question du « comment les civils souffrent » à celle du « pourquoi ils souffrent » (p. 158). Composée de trois chapitres, elle constitue le noyau de l’ouvrage, explorant les raisons qui poussent les belligérants à viser les civils, et les moyens qu’ils utilisent pour convaincre leurs troupes de le faire. Un premier chapitre s’intéresse aux « idéologies anti-civils », qui peuvent servir de fondation à cette entreprise. Qu’elles soient génocidaires, basées sur la domination et la subjugation, l’esprit de revanche ou encore les représailles, elles sont diverses. Différents arguments sont utilisés pour justifier le fait de s’attaquer à des populations civiles, comme l’utilité (« ça marche »), la nécessité (« pas le choix ») ou encore le profit (« ça rapporte »).
Ayant noté au cours de cet examen que « tuer des civils est moralement, politiquement et pratiquement plus simple si vous pensez que les personnes que vous attaquez ne sont pas vraiment des civils » (p. 228), Slim s’attache à montrer dans le chapitre suivant que le nœud du problème est l’ambiguïté du statut de civil. Le droit international ne définit la qualité de civil que négativement, qu’en fonction de ce qu’ils ne sont ou ne font pas, négligeant ce qui selon l’auteur est pourtant au cœur de la notion de civil : « un argument moral lié à l’identité et à l’innocence » (p. 231). Il développe quatre domaines d’ambiguïté, selon qu’elle relève du plan économique, du plan militaire, du plan social ou du plan politique : les civils sont parfois amenés à s’impliquer dans les conflits armés pour ces différentes raisons.
Cette deuxième partie se clôt avec un troisième chapitre intitulé « Passer à l’acte », qui cherche à déterminer comment un individu ordinaire peut se transformer en un tueur de civils. Slim examine les facteurs sociaux et psychologiques qui permettent ce passage, comme l’endoctrinement, la provocation, la pression des pairs, la tradition, l’autorité, le déni, le plaisir et l’habitude. Nous avons donc, à l’issue de cette deuxième partie, une vision assez précise des raisons pour lesquelles les civils sont pris pour cibles, et du même coup des obstacles au principe de protection des populations civiles : ces obstacles sont idéologiques, liés à l’ambiguïté du statut de civil, et ils sont rendus possibles par une transformation sociale et psychologique des belligérants.
En rester là, à ce stade que Hegel nomme la « dialectique (seulement) négative », satisferait l’un des deux objectifs du livre : identifier les logiques de violence. Mais l’auteur a promis de donner des pistes pour les casser, aussi, et la troisième et dernière partie, intitulée « Pour une guerre limitée », joue ce rôle de proposition, de rééquilibrage de la dialectique, pour finir sur une note un peu plus optimiste que l’affligeant constat dressé par les pages précédentes. Que faire pour, comme l’annonce le dernier chapitre, « défendre le principe de protection des civils » ? Il faut changer les mentalités, et Slim croit pouvoir y arriver en appliquant le modèle de Gardner (qui s’appuie sur sept leviers permettant de faire évoluer les esprits : la raison, la recherche, la résonance, les redescriptions représentatives, les ressources et les récompenses, les événements du réel et les résistances) à la protection des populations civiles. En insistant sur « la valeur inestimable de la vie humaine » et des vertus telles que la clémence et la tolérance, l’auteur développe un modèle dont le risque est d’être une théorie de plus pour un monde idéal, relativement peu convaincante ici-bas. Mais en invitant à « reconnaître l’ambiguïté » du statut de civil et en mobilisant l’intérêt personnel, il produit en réalité une proposition équilibrée et intelligente, plus réaliste et moins naïve qu’on pourrait le croire de prime abord. Slim est en général très soucieux de l’applicabilité de ce qu’il propose.
Ce livre, d’une grande clarté dans son écriture, doté de très nombreux exemples, se lit facilement et saura intéresser les chercheurs autant que le grand public. Les juristes pourront regretter, à certains endroits, que la discussion du droit international humanitaire ne soit pas plus présente et plus précise. Cet ouvrage, qui n’est pas un livre de droit, ni de sciences politiques au sens strict, relève plutôt des « études sur l’humanitaire » (humanitarian studies) et peut être conseillé comme une introduction accessible et stimulante à la question des souffrances infligées aux civils dans la guerre.

[1] Voir par exemple Simon Chesterman (ed.), Civilians in War, Boulder, Lynne Rienner, 2001 et Alexander B. Downes, Targeting Civilians in War, Ithaca, Cornell University Press, 2008. Il existe par ailleurs un grand nombre d’études de cas, sur les civils durant tel ou tel conflit.