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Sade : l’oeuvre et son contexte

La presse littéraire, Spécial Sade, hors-série 2, octobre-décembre 2006, p. 65-97


Connaître la vie de Sade est une condition sine qua non pour comprendre son œuvre. Avant de dire quoi que ce soit sur lui, avant même d’ouvrir Justine, Juliette ou les Cent vingt journées, lisez deux choses : sa biographie (par Maurice Lever, c’est sans conteste la meilleure) et sa correspondance. Quiconque se lance honnêtement dans cette entreprise comprend très vite que, chez Sade, tout commence avec et par la prison, que tout tourne autour de la pénalité et de la justice.

Coincidence des histoires. Histoire du droit, histoire de Sade. Les dates du marquis correspondent exactement à une période précise de l’histoire du droit français, à savoir la réforme pénale, à l’origine de notre droit contemporain. Sade naît en 1740 ; la réforme du droit pénal, dans les années 1740, avec la critique de plus en plus forte de la justice pénale de l’Ancien Régime, encore réglée par l’ordonnance de 1670. Il meurt en 1814, soit quatre ans après le Code pénal de 1810, sur lequel est basé pour l’essentiel notre Code pénal actuel. Sa vie est celle de la réforme : il naît sous la justice royale, atteint son apogée avec la justice révolutionnaire et le tout premier Code pénal, celui de 1791, et meurt sous le Code napoléonien. L’histoire de la justice et celle de Sade coïncident exactement. Mieux : elles se confondent. En genre : Sade a précisément affaire à la justice pénale. Et même en espèce : de cette justice, il connaît particulièrement les prisons, pour y avoir passé le dernier tiers de sa vie, alors même que les années 1780 à 1815 correspondent à l’émergence de la prison pénale. N’est-il pas curieux, d’ailleurs, que Justine, la figure la plus célèbre de l’œuvre sadienne, par trois fois récrite, incarnant l’innocence persécutée qui sera sans cesse reprise sous d’autres masques par l’auteur, que cette Justine, donc, publiée en 1791 soit l’année même du premier Code pénal, porte un nom, Jus-tine, qui, comme le notait Sollers, « évoque immanquablement le droit, la justice » ? En terme de coïncidence, voilà qui est troublant.

Son œuvre est habituellement séparée en deux : il y a, d’un côté, l’œuvre publique et reconnue par l’auteur et, de l’autre, l’œuvre clandestine, sulfureuse, généralement représentée par six textes, Les Cent vingt journées de Sodome, les trois versions de Justine, l’Histoire de Juliette et La philosophie dans le boudoir. La postérité a donné différents noms à cette distinction : œuvre qu’on peut lire et œuvre qu’on ne peut pas lire, double registre décent et obscène, « non contraire aux bonnes mœurs » et « contraire aux bonnes mœurs » pour la Commission du livre de 1956 au procès Pauvert, etc. De nombreux interprètes déplacent la division de l’œuvre à l’homme et parlent d’un Sade raisonable et d’un Sade déraisonable, blanc et noir, scandaleux et bourgeois, moral et immoral, voire même Dr Jekyll et Mr. Hyde ! C’est tout à fait fantaisiste. Il y a, de fait, une partie de l’œuvre sadienne qui est reconnue par son auteur et une autre qui ne l’est pas. Il faut donc effectivement distinguer l’œuvre publique de l’œuvre clandestine, c’est un constat historique qui s’impose, mais qu’il ne s’agit pas d’exagérer car les ponts et les liens entre les deux ensembles sont nombreux.

Si l’œuvre sadienne n’est généralement pas considérée comme une œuvre de philosophie, c’est avant tout en raison de sa forme : Sade, pense-t-on, écrit des romans, des nouvelles, des contes, des dialogues, et rien de tout cela, naturellement, ne ressemble à de la « philosophie ». Brisons les préjugés. Ses toutes premières lignes, vers 1780, sont tracées sur des Cahiers des notes ou réflexions, « extraites de mes lectures ici ou fournies par elles », qui discutent les thèses de Voltaire, de d’Alembert et d’autres penseurs contemporains, sur les sujets les plus classiques et les plus sérieux de la philosophie : foi et raison, idées et sensation (sensualisme), « existence réelle de la matière », un long morceau de « Réflexions sur la morale et la liberté de l’homme », ainsi que des mots originaux sur « l’art du compositeur de musique », « les troubadours », et de nombreuses notes historiques, voire même, pour certaines et anachronisme mis à part, de nature « ethnologique ». On trouve également dans cette période une Pensée sur Dieu qui témoigne d’un empirisme sensualiste déjà solide (« nihil est in intellectu, quod non prius fuerit in sensu, est en un mot la grande base et la grande vérité qui établit le système précédent. Il est inouï que M. Nicole, dans sa Logique, ait voulu détruire cet axiome certain de toute vraie philosophie »), tout en faisant référence au cogito, ergo sum cartésien – sans oublier le Portefeuille d’un homme de Lettres dont il ne nous reste que des fragments et qui contient de nombreux textes de philosophie politique.
De 1791 à 1793, Sade, qui œuvre à la Section des Piques, laissera des Opuscules politiques de philosophie révolutionnaire. On sait par ailleurs qu’il avait fait le projet d’une Réfutation de Fénélon, et l’on a perdu ses Journées de Florbelle ou La Nature dévoilée, œuvre explicitement philosophique contenant entre autres un traité de l’âme et un traité de Dieu dans le premier volume, un traité de morale en onze parties dans le deuxième volume et un projet de trente-deux bordels à Paris dans le troisième. Les notes, retrouvées, évoquent l’existence de ce « traité de morale » et d’un « traité de l’antiphysique ». Gilbert Lely évoque également « 10 volumes » et « 24 cahiers » intéressant « les mœurs et la religion », ainsi qu’un Traité de l’existence de Dieu dans le Catalogue général de 1803-1804. Enfin, Sade constitue le roman lui-même comme objet philosophique, dans la lignée des Quelques réflexions sur les Lettres persanes de Montesquieu (1754) et de l’ Eloge de Richardson de Diderot (1762), avec ses Idées sur les romans qui traitent des « règles de l’art d’écrire le Roman ».

L’œuvre est donc beaucoup plus vaste, riche et diversifiée qu’on ne pense. Quant au contexte, il est simple : c’est la prison. Sade connaît sa première affaire pénale l’année même de son mariage, en 1763. De cette date jusqu’à sa mort, le 2 décembre 1814 à Charenton, il passera 28 années – soit plus de la moitié du temps qu’il lui reste à vivre – enfermé par trois justices consécutives : celle de l’Ancien Régime, celle de la Révolution et celle de Napoléon. Pourquoi ? Qu’a-t-il donc commis pour mériter cela ? A peu près rien. Un examen attentif des différentes affaires qui, au cours de sa vie, ont conduit à son enfermement, et dont certaines sont bien connues (les débauches outrées de 1763, l’affaire Rose Keller de 1768 et l’affaire de Marseille de 1772) établissent que les faits sont très minces : blasphème, violences, sodomie. Rien que de très banal, finalement, et personne n’en est mort. L’acharnement de la justice tient à un concours de circonstances : Sade est un noble, de l’une des plus vieilles familles de France, et gendre du Président du Parlement de Paris. Il incarne donc exemplairement ce grand seigneur débauché dans une société qui prépare sa révolution. Il est caricaturé, diffamé, les affaires sont déformées et une légende grossit peu à peu. Sa belle famille le maintient sous les verrous par des lettres de cachet de peur qu’en liberté il ne salisse leur nom. Autrement dit, son emprisonnement est parfaitement arbitraire. C’est même la clé de son œuvre.
Sade, en prison, ignore tout des causes de sa détention (pour quel délit ?) et des effets de celle-ci (pour quelle durée ?). Cette ignorance est une véritable torture : il faut absolument lire sa correspondance à ce sujet. Ses lettres témoignent qu’il est totalement obsédé par l’injustice de sa situation, qu’il se dépeint lui-même comme « l’innocence opprimée » par une justice corrompue, celle de l’ordre établi, celle qui permet qu’on jette en prison tout à fait arbitrairement un individu parce que sa famille souhaite s’en débarrasser ou que l’époque cherche un exemple.
Comprenons maintenant que Sade, l’enmuré vivant, ne survit que pour une seule raison : pouvoir se venger. Par quel moyen ? Par l’écriture : « ma plume sera mon arme tant que le sort ne m’en rendra pas d’autres ». Comment faire ? En dénonçant ses bourreaux, en peignant leurs atrocités, et en leur montrant de ce fait que, contrairement à ce qu’ils pensent, la prison ne corrige pas. Tout cela le marquis l’écrit noir sur blanc dans ses lettres de prison, avant même de tracer une seule ligne des œuvres que l’on connaît. Cette œuvre clandestine qui fera couler autant d’encre – de foutre et de sang ajouteront certains – est alors annoncée et promise par l’auteur comme le bras de sa vengeance.

Sade commence à écrire en prison. L’écrivain naît quand agonise l’homme disait Simone de Beauvoir. Et sa production carcérale restera incommensurablement plus riche que l’œuvre de sa liberté. Ses œuvres intra-muros sont plus nombreuses et plus denses que ses écrits extra-muros, et la courbe de son écriture s’aligne parfaitement sur celle de ses enfermements successifs, de 1778 à 1814. Mais il y a plus : l’écriture est alors à la mesure de l’enfermement, sa radicalité est proportionnelle aux conditions de détention. Une lecture qualitative témoigne effectivement que l’intégralité de l’œuvre la plus radicale de l’auteur est le fruit de l’emprisonnement, d’abord durant l’embastillation de 1784 à 1789 (Les Cent vingt journées, 1785 ; Les infortunes de la vertu, 1787 ; Justine ou les malheurs de la vertu, 1788), ensuite dans le cadre des événements révolutionnaires et immédiatement après l’incarcération de 1793-1794 (La philosophie dans le boudoir, 1795 ; La nouvelle Justine et l’Histoire de Juliette, 1796-1797), quand l’internement de Charenton, d’abord occupé, entre 1803 et 1807, par des Notes littéraires et l’énorme manuscrit des Journées de Florbelle destiné à occuper dix volumes, ne laissera guère à la postérité que d’importants romans historiques, entrepris par l’auteur au crépuscule de sa vie, entre 1812 et 1814 : Adélaïde de Brunswick, princesse de Saxe, événement du 11e siècle, suivi de Isabelle de Bavière, reine de France, et La marquise de Gange. Autrement dit, si la prison est un pressoir, l’acidité du jus littéraire qu’elle produit est proportionnelle à l’intensité du pressurage.

Comprendre cela, c’est ouvrir la porte de Sade moraliste.

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