Jean-Baptiste Jeangène Vilmer jb.jeangene.vilmer (at) aya.yale.edu
Cet article est mis à la disposition du lecteur mais il ne correspond pas à la mise en page de la version définitive et publiée à laquelle il convient de se référer pour toute citation

Tuer l’ennemi public numéro 1, est-ce "rendre justice" ?

Le Monde, 14 mai 2011, p. 23.

Dans son discours du 2 mai annonçant la mort de Ben Laden, le président américain explique avoir autorisé une opération pour le capturer et le "traduire en justice". Puis, indiquant qu’un combat s’est engagé et que Ben Laden a été tué, il ajoute à l’attention des familles de victimes d’Al-Qaida que "justice est faite". Cela peut surprendre : s’il suffisait de le tuer pour rendre justice aux victimes, pourquoi l’objectif était-il prétendument de l’arrêter ?

A moins que le but n’ait jamais été de le capturer vivant. La Maison Blanche est désormais revenue sur ses déclarations initiales, et il apparaît que Ben Laden n’était pas armé au moment de l’assaut et qu’aucune fusillade n’a eu lieu. Si les forces spéciales Navy Seals avaient eu la consigne de l’arrêter, elles auraient été en mesure de le faire. L’administration Obama n’avait en réalité aucun intérêt à capturer Ben Laden. Elle a sans doute préféré éviter un noeud de problèmes : l’incarcération, le procès, la défense de l’accusé, la publicité qu’il aurait pu en tirer, la question de la peine capitale et le risque d’attentats et de prises d’otages durant toute cette période.

Si cette hypothèse est valide, l’opération était un "assassinat ciblé", selon l’expression rendue publique par Israël en 2000 pour désigner le fait de tuer de manière intentionnelle et préméditée des leaders terroristes. Plusieurs autres gouvernements, dont les Etats-Unis et la Russie, ont adopté cette pratique. C’est ainsi que les Américains procèdent couramment en Afghanistan, en Irak, au Yémen et au Pakistan, à partir d’attaques de drones ou de forces spéciales. Le cas de Ben Laden n’est pas différent. Contrairement à l’exécution extrajudiciaire et à l’exécution sommaire, l’assassinat ciblé n’est pas nécessairement illégal en droit international, comme le montre un rapport des Nations unies de mai 2010 et de nombreuses publications juridiques.

Quoi qu’il en soit, le discours d’Obama reste cohérent dans un pays qui pratique encore la peine de mort et dans lequel traduire quelqu’un en justice peut effectivement résulter en son exécution. Défendre la peine capitale, c’est par définition croire que tuer, c’est rendre justice.

Ce qui est plus troublant, en revanche, est que la France adopte la même rhétorique. Quelques heures après le président américain, le communiqué de l’Elysée estime lui aussi que : "Pour ces victimes, justice est faite." Alain Juppé renchérit : "Comme l’a dit le président Obama, aujourd’hui justice est faite." Dans un pays qui célèbre cette année le trentième anniversaire de l’abolition de la peine de mort sur son sol, qui, en 2007, inscrivait cette abolition dans sa Constitution et ratifiait le protocole européen relatif à l’abolition de la peine de mort "en toutes circonstances", comment comprendre que le chef de l’Etat et le ministre des affaires étrangères puissent déclarer officiellement que tuer quelqu’un permet de rendre justice ?

Il y a là un affrontement entre deux écoles classiques de philosophie pénale. Ceux qui pensent que tuer permet de rendre justice ont une conception rétributiviste, tournée vers le passé, selon laquelle la raison d’être de la peine est d’imposer un dommage à l’auteur du crime, pour le punir de son action. C’est la logique du talion, qui est d’ailleurs utilisée par les partisans de la peine de mort. Ceux qui, au contraire, pensent que tuer ne permet pas de rendre justice ont une conception utilitariste, tournée vers l’avenir, selon laquelle la raison d’être de la peine est d’être utile à la société, en prévenant ou en réduisant le risque d’un certain comportement.

On peut considérer que tuer Ben Laden est légitime à certains égards. Mais dire que cela permet de "rendre justice" est contraire aux valeurs de la République française.