Accueil du site > Articles > Histoire de la philosophie / métaphysique (2000-2012) > réponse à une recension de Sade moraliste

réponse à une recension de Sade moraliste

L’Irascible, Revue de l’Institut Rhône-Alpes de Sciences Criminelles, 1, "Les Lumières du pénal", avril 2011, p. 253-259.


Il est rare qu’un auteur ait la possibilité de répondre à la recension d’un de ses ouvrages. Je suis d’autant plus reconnaissant à l’IRASC de me l’avoir proposé que le compte rendu en question – qui comme le dit ce mystérieux DD « est moins une recension qu’une réflexion » – est d’une qualité exceptionnelle. Précis sur le fond, original dans la forme, très bien écrit (le goût immodéré de l’auteur pour les jeux de mots rend même la lecture divertissante), il pose de vraies questions et formule dans sa troisième section quelques objections auxquelles je vais réagir brièvement.

Il faut d’abord préciser que ce livre date et que, s’il était à refaire, il serait sans doute très différent. Il date non parce qu’il a été publié il y a six ans, en 2005, mais parce qu’il dérive d’un mémoire de DEA soutenu en 2001, alors que je n’avais que 22 ans. Une partie des reproches qu’on lui fait souvent – en premier lieu son style agressif et son manque de nuance – sont dus à mon immaturité. Sans renier les thèses qui y sont développées, j’ai aujourd’hui tendance à les tempérer. Et à reconnaître qu’elles reposent parfois sur des concepts insuffisamment développés.

Deux exemples, que DD a raison de pointer du doigt. La question de l’anarchie, d’abord. J’affirme qu’il n’y a pas d’anarchisme sadien, et DD observe au contraire que mes propres développements confortent l’hypothèse inverse, « à condition toutefois de s’affranchir de la vision commune qui ses-vertus à faire rimer anarchie et désordre. On sait en effet que l’anarchie tient tout entière dans la proposition d’un ordre alternatif fondé sur des valeurs autres que celles qui caractérisent l’ordre établi ». C’est vrai, mais les deux positions ne sont pas incompatibles. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’anarchie chez Sade. Assurément, il y en a. Je dis que Sade lui-même n’est pas anarchiste, et c’est très différent.

Il ne l’est pas, non seulement au sens commun où sa pensée en est une de l’ordre et non du désordre, mais surtout au sens où l’ordre alternatif qu’il propose n’est pas anarchiste. Dire, comme le fait DD, que « l’anarchie tient tout entière dans la proposition d’un ordre alternatif fondé sur des valeurs autres que celles qui caractérisent l’ordre établi », ne me semble pas exact, car cette définition égalise « anarchie » et « alternative », comme si toute alternative à l’ordre établi était par définition anarchiste. Or, qu’est-ce que l’ordre établi ? A l’époque où Sade commence à écrire, c’était l’Ancien Régime. Il est tout à fait possible de proposer un ordre alternatif fondé sur d’autres valeurs que celles de l’Ancien Régime sans pour autant être anarchiste. Comme il est tout à fait possible, dans la France d’aujourd’hui, de proposer une politique voire une république fondée sur des valeurs différentes sans pour autant être anarchiste.

L’anarchisme repose sur la négation de l’autorité et des rapports de domination – qui restent présents dans les trois étapes de ma lecture de Sade. L’ordre établi est tout sauf anarchiste, puisque c’est celui de l’Ancien Régime. L’ordre correcteur, qui est l’ordre libertin des romans sadiens, ne peut pas davantage être caractérisé d’anarchiste puisque, même s’il est permis de tout dire et de tout faire, il est entièrement fondé sur l’autorité et des rapports de domination. Et l’ordre corrigé, que je considère comme correspondant à la pensée de Sade, qui sur la question pénale est proche de celle des réformateurs, n’est pas non plus anarchiste puisque j’ai établi que, contrairement à ce qu’il fait affirmer à certains de ses personnages, Sade ne souhaite pas supprimer purement et simplement les lois (ne pas punir, voilà où serait l’anarchie), ni les multiplier (c’est ce qu’il reproche à l’ordre établi), mais plutôt les limiter. Il demande la simplification et l’harmonisation de l’appareil juridique, et non sa suppression.

Voilà pourquoi je considère que Sade n’est pas anarchiste, ni en philosophie pénale, ni en politique (il reste toute sa vie très attaché à une pensée de classe, et sa préférence va à une monarchie parlementaire à l’anglaise), ni en morale (puisqu’il défend des valeurs). Ce n’est pas incompatible avec la présence de plaidoyers anarchistes dans son œuvre littéraire, puisqu’il ne faut pas confondre l’auteur et ses personnages.

Le second exemple de concept que j’aurais dû mieux développer pour éviter des malentendus est celui de moralisme. Titrer Sade moraliste un livre de presque 600 pages dans lequel je ne définis jamais « moraliste » est ma plus grande erreur. Il faut l’entendre non seulement au sens général et neutre d’écrivain qui traite des mœurs (et non de philosophe qui accorde la priorité aux valeurs morales), mais plus précisément en réaction à l’interprétation dominante qui affirme, sans davantage l’expliquer d’ailleurs, que Sade est immoraliste, voire amoraliste. Dire que Sade est moraliste c’est donc dire qu’il n’est pas ce qu’on croit, et qu’il ne défend pas forcément les thèses qu’on lui fait défendre, en le confondant avec les personnages de ses romans.

Au début de sa recension-réflexion, DD prend bonne note des principes méthodologiques exposés dans l’introduction du livre, dont celui de ne pas identifier arbitrairement l’auteur à ses personnages. Mais, dans sa troisième section, lorsqu’il discute le moralisme de Sade et me reproche de l’inscrire dans la mouvance philosophique des Lumières, qu’utilise-t-il comme une « évidence » que Sade ne partage pas le principe de légalité ? La citation suivante, précédée de la mention « Sade est très explicite sur ce point » : « J’aime mieux être opprimé par mon voisin, que je puis opprimer à mon tour, que de l’être par la loi, contre laquelle je n’ai nulle puissance. Les passions de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l’injustice de la loi, car les passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien n’arrête, rien ne contraint les injustices de la loi ».

DD fait comme si la première personne de la citation désignait Sade lui-même. Or, le « je » qui parle est Chigi, un personnage de roman, qui est d’ailleurs le seul dans toute l’œuvre clandestine à faire un plaidoyer anarchiste (toutes les occurrences du terme se trouvent dans sa dissertation). En prenant la parole de Chigi pour celle de Sade, DD identifie arbitrairement l’auteur à l’un de ses personnages, et ce n’est qu’ainsi qu’il peut rejeter le fait de placer Sade dans la mouvance philosophique des Lumières. Lorsque je le fais, dans la troisième partie du livre, c’est au contraire en établissant des liens entre l’œuvre et la vie, entre les romans et la correspondance, pour montrer que la défense des valeurs des Lumières n’est pas une posture adoptée par un personnage de fiction, mais une conviction de l’auteur lui-même. Qui, en l’occurrence, défend effectivement le principe de légalité.

Pour finir, je souhaite revenir sur les rapprochements que DD a trouvés « proprement stupéfiants ». Il me reproche notamment d’avoir fait voisiner, en exergue d’un chapitre (sur l’ordre libertin), des citations de la Bible, de Leibniz et de Nietzsche. Je comprends sa surprise, mais cet alignement ne signifie pas que Nietzsche, Leibniz et la Bible disent la même chose sur tout. Il signifie qu’il y a un point commun, un fil directeur, à ces trois citations, qui se trouve être un renversement : les prospérités du vice (Juliette) et les malheurs de la vertu (Justine). Ce renversement sadien se retrouve dans la Bible, qui évoque « un juste qui se perd par sa justice, un méchant qui survit par sa malice », et chez Leibniz, qui parle de mondes renversés « où les bons seront punis et les mauvais récompensés ». Quant à Nietzsche, il demande qui serait « assez fort pour marier avec la mauvaise conscience tous les penchants contre nature, toutes ces (…) idéaux hostiles à la vie, des idéaux qui calomnient le monde ? », et la réponse est Sade, puisque c’est précisément ce qu’il opère avec ce renversement.

De la même manière, DD me reproche de rapprocher Sade de Platon et Descartes « alors que ces auteurs n’ont jamais été en odeur de sainteté chez les libertins ». Mais, là encore, il présume que citer un auteur implique forcément l’importation de la totalité de sa philosophie. On peut citer la Bible, Leibniz et Nietzsche sur un point commun sans impliquer qu’ils sont d’accord sur tout, et l’on peut rapprocher Sade de Platon et Descartes sur des questions précises sans impliquer que Sade est platonicien et cartésien. Assurément, il ne l’est pas. Sade est empiriste, comme je le rappelle d’ailleurs dans l’introduction, il n’est pas rationaliste. Je ne l’ai rapproché de Platon que sur des points superficiels, ou formels, et jamais sur le fond des options métaphysiques. J’ai dit par exemple que « le texte sadien est proche du dialogue platonicien » (comme l’avait déjà noté Gilbert Lely), en raison de sa dimension aporétique : Sade, comme Platon, ne délivre pas des vérités toutes faites dans un traité philosophique, il met en scène des personnages et compte sur le lecteur pour prolonger la réflexion et en tirer lui-même les conclusions. C’est une simple remarque de forme qui ne fait pas de Sade un platonicien.

J’ai également demandé une étude comparative sur la cité du philosophe-roi platonicien et celle de Zamé, le roi-philosophe sadien, parce que Sade lui-même fait explicitement le parallèle (« Combien Platon avait raison de dire, "que les Etats ne pouvaient être heureux qu’autant qu’ils auraient des philosophes pour rois, ou que les rois seraient philosophes" », p. 363, note 12), que je ne suis d’ailleurs pas le premier à faire (dans la même note je cite R. G. Lacombe qui écrivait en 1974 que Sade « a retenu le mot de Platon sur les rois-philosophes »). Il ne me semble donc pas « proprement stupéfiant » de rapprocher, sur ce point précis, Sade de Platon, sans que cela implique, une fois de plus, que Sade soit platonicien. Je répète qu’il ne l’est pas.

Quant à Descartes, le problème est le même : je ne l’utilise jamais sur le fond – Sade n’est pas cartésien – mais seulement et de manière ponctuelle sur la méthode. Pour dire, dans la conclusion, que la dialectique sadienne entre les trois parties du livre (ordre établi, ordre correcteur, ordre corrigé) rappelle le mouvement ternaire des Méditations de Descartes (construction, déconstruction, reconstruction). Pour utiliser l’image du bâton courbé, qui se trouve chez Descartes : « c’est pour corriger l’ordre établi, dont l’homme Sade est victime du despotisme judiciaire, que l’écrivain le renverse en un ordre libertin tout aussi despotique, qui se trouve donc être l’ordre correcteur, et ce dans l’unique but de parvenir à l’ordre corrigé, qui seul est le lieu d’expression de la véritable pensée de l’auteur, et mérite donc le titre d’ordre sadien ». Dire que le rapprochement entre les deux auteurs est « proprement stupéfiant », comme si je faisais de Sade un cartésien, déforme donc la réalité.

J’ai également écrit que, sur la question du pardon, « Sade semble bel et bien agir conformément au conseil de Luc » (« comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux » (6.31)) – et DD s’insurge de cet autre rapprochement, de cette inscription de Sade dans la veine de l’humanisme chrétien, puisque nous avions établi qu’il renverse l’ordre établi, qui lui-même est chrétien. Mon analyse du pardon sadien se base pourtant sur de nombreux éléments, y compris biographiques, comme la manière dont il justifie d’avoir sauvé ses beaux-parents de la guillotine alors qu’il était président de la section des Piques l’été 1793, pour, explique-t-il, se « venger ».

Se peut-il donc que Sade, comme le père Urbain de son roman Adelaïde, pense que « la vengeance n’est pas si douce que le pardon » [1] ? Répondre à l’offense par le pardon, la morale est éminemment chrétienne. Sade lui-même le reconnaît, en citant ces vers : « des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t’ont commandé le meurtre et la vengeance ; Et le mien, quand ton bras vient de m’assassiner, M’ordonne de te plaindre et de te pardonner » [2]. Plus précisément, le dépassement sadien du talion au profit du pardon rappelle le passage de l’Ancien Testament, développant essentiellement le premier, au Nouveau, lui substituant le second. C’est la règle d’or qui sert de fondement au pardon sadien.

Reste, d’une part, qu’il n’est pas question chez Sade de l’amour des ennemis, mais plutôt du respect des hommes qu’ils sont malgré tout – et qui donc méritent un châtiment humain et éducatif – et, d’autre part, que le respect de la morale judéo-chrétienne n’implique pas pour autant un acte de croyance : il est humanisme. La conclusion du Dialogue entre un prêtre et un moribond est le véritable plancher de la morale sadienne : il n’est besoin d’aucun dieu pour respecter et appliquer une règle d’or laïque. La preuve en est, d’ailleurs, qu’on la retrouve dans l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 24 juin 1793. Nul besoin, donc, de faire de Sade un chrétien pour lui faire accepter la règle d’or et le pardon. Ces questions sont développées dans mon second livre sur Sade, La religion de Sade (Paris, l’Atelier, 2008).

Ces quelques éléments de réponse ne visent qu’à clarifier certains malentendus et ne remettent absolument pas en cause l’essentiel des critiques formulées par DD. Sa lecture m’a permis de mieux comprendre certains enjeux du texte sadien, et m’a convaincu de la nécessité d’affiner mon interprétation.

[1] Adélaïde de Brunswick, P XII 409.

[2] Aline et Valcour, P V 245-246.

Cet article est mis à la disposition du lecteur mais il ne correspond pas à la mise en page de la version définitive et publiée à laquelle il convient de se référer pour toute citation.